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Mettre
ou ne pas mettre les voiles
Ka, de son
vrai nom Kerim Alakuþoglu, poète turc exilé
depuis douze ans en Allemagne, s'en revient au pays et se trouve
mandaté par un journal d'Istanbul pour enquêter au
fond de la Turquie orientale : dans la ville de Kars, les autorité
constatent une augmentation inquiétante des cas de suicides
chez les jeunes femmes voilées. Sur place, Ka se perd lentement
dans les conflits entre kémalistes et prédicateurs
islamiques, tombe amoureux d'Ipek, une ancienne connaissance de
l'université, assiste à un putsch militaire, écrit
quelques poèmes et frôle la conversion...
Difficile de résumer ce long roman, multipliant les personnages,
agençant savamment sa progression au rythme de la psychologie
du héros et des interventions du narrateur, de morceaux de
bravoures en ralentis esthétiques. Orhan Pamuk déploie
en effet un vrai talent de romancier à l'ancienne, un de
ceux capables de construire une représentation poétique
qui englobe et donne sens à la réalité contemporaine.
Celle de la Turquie est travaillée par d'intenses courants
contraires : plus que jamais, son histoire partagée entre
orient et occident, histoire qui en fait l'immense richesse, revient
hanter les habitants. Devant la brutalité d'une «démocratie»
incapable de combattre la pauvreté, les relents divers de
culpabilité (massacre des Arméniens) et les blessures
encore à vif (la répression contre les Kurdes), la
tentation est forte de se replier sur l'Islam.
D'ailleurs, le grand déchirement idéologique, moral
et social de la Turquie actuelle est particulièrement représentatif
de celui de notre monde, de ses tensions innombrables abusivement
réduites à la vision binaire et finalement rassurante
d'un « choc des civilisations ». Au bout de la pauvreté
matérielle et spirituelle, la mélancolie générale
accule les hommes au masochisme : « Aux élections,
ils votaient pour les candidats les plus nuls des partis les plus
lamentables, en se disant qu'ils leur infligeraient la peine qu'ils
méritaient, et ils préféraient les putschistes
qui menacent en permanence de les châtier aux politiciens
qui font en permanence des promesses. » Toute société,
sans doute, connaît cette tentation du pire, mais comment
lui résister ?
A défaut de répondre à la question, le héros
dérobe à Kars quelques instants de sérénité
contemplative et d'extase amoureuse : dans la fureur des causes
perdues et des dogmes outranciers, le mirage du bonheur privé
persiste malgré tout. Car le livre ne dénonce pas,
ne délivre pas de message univoque : sa force est de montrer
que les tensions idéologiques traversent tous les personnages,
et modèlent leur comportement contradictoire. Ainsi de ces
ex-gauchistes revenus d'exil qui tombent dans l'islamisme radical
et de ces femmes pour qui le seul acte de rébellion possible
est de remettre le voile ou de se tuer. Et tous les personnages
vont ainsi, portés par des fantasmes et représentations
légèrement schizophrènes...
Ces symptômes, l'écriture de Pamuk en filtre le sens
avant de le révéler, tantôt dans l'éclat
du grotesque tantôt dans la finesse du détail. C'est
par exemple, ce « beau manteau au poil doux»
que porte Ka et dont on apprend à la première page
qu'il lui est « une source tout à la fois de honte,
d'inquiétude et de confiance » : achetée
à Francfort, cette seconde peau, tout autant qu'elle le protège
sous les flocons de Kars, détonne dans la misère ambiante.
Ka, pour avoir vécu douze années solitaires et misérables
à Francfort, est sans cesse renvoyé à son statut
d'Européen privilégié: « Eux, ils
boivent parce qu'ils sont malheureux [...]. Vous, vous avez bu pour
résister au bonheur caché en vous », lui
dit-on.
| Le
dispositif narratif, notamment dans le dernier tiers, tend d'ailleurs
un redoutable piège au lecteur occidental : un jeu de
miroirs complexe réfléchit l'image de notre propre
regard sur le livre, et secoue salutairement notre bonne conscience
avachie et nos vagues préjugés humanitaires. Fazil,
un jeune homme de Kars, refuse ainsi d'être livré
en pâture aux lecteurs : «Pour se considérer
eux-mêmes comme intelligents, supérieurs et humains,
ils vont désirer nous croire ridicules et aimables, et,
de ce point de vue sur notre situation, dans cet état
d'esprit, ils pourraient éprouver de l'amour pour nous.
» De l'amour ? Quelle horreur... En nous-mêmes,
nous voilà alors rudement confrontés à
l'autre : la marque, sans doute, de la vraie bonne littérature. |
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Jean-Baptiste
Monat
(février 2006)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français (il a travaillé,
entre autres, sur Armand Robin) et
déambule volontiers aux confins des genres littéraires,
vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

du
même auteur
Mon nom est Rouge (Gallimard)
Gallimard
http://www.gallimard.fr/
Par
Orhan Pamuk
http://www.nybooks.com/articles/14763
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