Neige
traduit du turc par Jean-François Pérouse
Gallimard, 2005

parution en Folio, avril 2007

 

 

 

Mettre ou ne pas mettre les voiles

Ka, de son vrai nom Kerim Alakuþoglu, poète turc exilé depuis douze ans en Allemagne, s'en revient au pays et se trouve mandaté par un journal d'Istanbul pour enquêter au fond de la Turquie orientale : dans la ville de Kars, les autorité constatent une augmentation inquiétante des cas de suicides chez les jeunes femmes voilées. Sur place, Ka se perd lentement dans les conflits entre kémalistes et prédicateurs islamiques, tombe amoureux d'Ipek, une ancienne connaissance de l'université, assiste à un putsch militaire, écrit quelques poèmes et frôle la conversion...
Difficile de résumer ce long roman, multipliant les personnages, agençant savamment sa progression au rythme de la psychologie du héros et des interventions du narrateur, de morceaux de bravoures en ralentis esthétiques. Orhan Pamuk déploie en effet un vrai talent de romancier à l'ancienne, un de ceux capables de construire une représentation poétique qui englobe et donne sens à la réalité contemporaine. Celle de la Turquie est travaillée par d'intenses courants contraires : plus que jamais, son histoire partagée entre orient et occident, histoire qui en fait l'immense richesse, revient hanter les habitants. Devant la brutalité d'une «démocratie» incapable de combattre la pauvreté, les relents divers de culpabilité (massacre des Arméniens) et les blessures encore à vif (la répression contre les Kurdes), la tentation est forte de se replier sur l'Islam.
D'ailleurs, le grand déchirement idéologique, moral et social de la Turquie actuelle est particulièrement représentatif de celui de notre monde, de ses tensions innombrables abusivement réduites à la vision binaire et finalement rassurante d'un « choc des civilisations ». Au bout de la pauvreté matérielle et spirituelle, la mélancolie générale accule les hommes au masochisme : « Aux élections, ils votaient pour les candidats les plus nuls des partis les plus lamentables, en se disant qu'ils leur infligeraient la peine qu'ils méritaient, et ils préféraient les putschistes qui menacent en permanence de les châtier aux politiciens qui font en permanence des promesses. » Toute société, sans doute, connaît cette tentation du pire, mais comment lui résister ?
A défaut de répondre à la question, le héros dérobe à Kars quelques instants de sérénité contemplative et d'extase amoureuse : dans la fureur des causes perdues et des dogmes outranciers, le mirage du bonheur privé persiste malgré tout. Car le livre ne dénonce pas, ne délivre pas de message univoque : sa force est de montrer que les tensions idéologiques traversent tous les personnages, et modèlent leur comportement contradictoire. Ainsi de ces ex-gauchistes revenus d'exil qui tombent dans l'islamisme radical et de ces femmes pour qui le seul acte de rébellion possible est de remettre le voile ou de se tuer. Et tous les personnages vont ainsi, portés par des fantasmes et représentations légèrement schizophrènes...
Ces symptômes, l'écriture de Pamuk en filtre le sens avant de le révéler, tantôt dans l'éclat du grotesque tantôt dans la finesse du détail. C'est par exemple, ce « beau manteau au poil doux» que porte Ka et dont on apprend à la première page qu'il lui est « une source tout à la fois de honte, d'inquiétude et de confiance » : achetée à Francfort, cette seconde peau, tout autant qu'elle le protège sous les flocons de Kars, détonne dans la misère ambiante. Ka, pour avoir vécu douze années solitaires et misérables à Francfort, est sans cesse renvoyé à son statut d'Européen privilégié: « Eux, ils boivent parce qu'ils sont malheureux [...]. Vous, vous avez bu pour résister au bonheur caché en vous », lui dit-on.

Le dispositif narratif, notamment dans le dernier tiers, tend d'ailleurs un redoutable piège au lecteur occidental : un jeu de miroirs complexe réfléchit l'image de notre propre regard sur le livre, et secoue salutairement notre bonne conscience avachie et nos vagues préjugés humanitaires. Fazil, un jeune homme de Kars, refuse ainsi d'être livré en pâture aux lecteurs : «Pour se considérer eux-mêmes comme intelligents, supérieurs et humains, ils vont désirer nous croire ridicules et aimables, et, de ce point de vue sur notre situation, dans cet état d'esprit, ils pourraient éprouver de l'amour pour nous. » De l'amour ? Quelle horreur... En nous-mêmes, nous voilà alors rudement confrontés à l'autre : la marque, sans doute, de la vraie bonne littérature.

Jean-Baptiste Monat
(février 2006)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français (il a travaillé, entre autres, sur Armand Robin) et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

du même auteur
Mon nom est Rouge (Gallimard)

Gallimard
http://www.gallimard.fr/

Par Orhan Pamuk
http://www.nybooks.com/articles/14763