Mon nom est rouge
traduit du turc par Gilles Authier
Gallimard, 2001

parution en Folio, avril 2003

 

Juin 2003 : Orhan Pamuk reçoit le prix Impac, pour Mon nom est rouge. Le prix, créé en 1996 par la ville de Dublin et la société américaine de conseil Impac, est décerné à Dublin le 14 juin 2003.

 

Suspense ottoman

Mon nom est rouge est une immense fresque, la peinture détaillée d'Istanbul à la fin du XVIe siècle, rendue vivante par la multiplicité des narrateurs et des situations qui composent ce foisonnant roman. Dès les premières lignes du premier chapitre, étrangement intitulé "Je suis mon cadavre", l'auteur semble vouloir nous plonger dans une intrigue policière : du fond d'un puits, c'est un cadavre qui nous parle, celui de Délicat, l'un des plus talentueux enlumineurs des ateliers du sultan, et dont l'âme n'a pas encore quitté l'enveloppe charnelle. Puis, c'est le tour de Le Noir, un homme qui rentre à Istanbul après de longues années d'errance, mais qui n'a jamais oublié qu'il y avait laissé son seul amour, Shéruké, une toute jeune fille, maintenant une femme et mère de deux enfants, Shevket et... Orhan (un hasard qui n'en est pas un, car l'auteur confesse volontiers son affinité avec ce dernier personnage, expliquant que certains passages sont tout simplement autobiographiques). La belle Shéruké, veuve sans l'être véritablement, s'adresse elle aussi au lecteur, narrant comment elle vit entre ses deux fils et son vieux père, que tout le monde nomme Monsieur l'Oncle. C'est à ce dernier que le sultan a commandé une oeuvre unique, que certains considèrent comme hérétique : un livre extraordinaire dont les peintures s'inspireraient de l'art européen et célébrerait la grandeur du sultan et de son royaume.
L'intrigue policière est peu à peu prétexte pour nous mener à des réflexions esthético-religieuses passionnantes, l'art du peintre étant indissociable de l'adoration portée à Dieu. Deux conceptions religieuses, spirituelles et sociales s'affrontent ici : alors que les artistes occidentaux revendiquent un "style" et une originalité personnelle et signent leurs toiles, les peintres ottomans se doivent de représenter toute chose à l'identique, de mémoire, d'après les oeuvres des anciens maîtres, "afin de représenter le monde, non tel qu'ils le voient, mais tel qu'il est aux yeux de Dieu". Mais au-delà de ces oppositions, l'auteur s'interroge sur l'art lui-même : qu'est-ce qu'un grand peintre et qu'est-ce qu'un style ?
Dans le même temps, Le Noir mène discrètement une enquête auprès des enlumineurs soupçonnés du meurtre de Délicat ; il évolue dans le milieu des peintres et à la demande de Monsieur L'Oncle, il accepte de l'aider à terminer la commande du Sultan, surtout après que Shéruké lui a promis de lui appartenir lorsque la tâche serait achevée ; mais cette dernière, avec l'aide d'une entremetteuse juive, Esther, doit d'abord échapper à son beau-frère, qui est encore son tuteur...
La multitude des narrateurs ne fait pourtant jamais perdre le fil du récit, même lorsque d'étranges incarnations interviennent, des dessins, tels des personnages à part entière : celui d'un cheval, d'un chien, du diable et surtout, la couleur rouge ("Mon nom est rouge") qui évoque autant le sang du crime que le paradis qui attend l'âme après la mort.

Six ans ont été nécessaires à l'auteur pour construire cette trame historico-esthético-policière, mais Orhan Pamuk est aujourd'hui l'auteur qui se "vend" le mieux en Turquie, et ce roman a déjà été traduit dans vingt langues... Pourtant, il refuse toute compromission avec un état qui emprisonne encore des écrivains, et a rejeté, il y a quelques mois, un titre prestigieux offert par son gouvernement... Mon nom est rouge témoigne aussi de la dualité encore actuelle d'une Turquie à la fois européenne par sa situation géographique, mais politiquement orientale, à l'opposé des démocraties occidentales. De la même façon, dans cet ouvrage, le romancier s'insurge indirectement contre la répression religieuse qui faisait rage au XVIe siècle, et loue, dans le même temps, une culture riche et ancienne : il retransmet des contes et légendes qui appartiennent à la tradition populaire, montrant ainsi que le passé, au lieu d'enfermer les hommes dans des rituels anachroniques, peut tout aussi bien servir à construire l'avenir.

B. Longre
(février 2002)

du même auteur
Neige (Gallimard, 2005)

Gallimard
http://www.gallimard.fr/

L'auteur
http://www.bleublancturc.com/TurcsconnusFR/Orhan_Pamuk.htm
http://www.ecst.csuchico.edu/~nazan/opamuk/opamuk.html
http://www.tusiad.org.tr/yayin/private/winter96/html/sec12.html

Par Orhan Pamuk
http://www.nybooks.com/articles/14763