de Pier Paolo Pasolini
Texte français : Caroline Michel, Eugène Durif et Jean Lambert-wild

mise en scène de Jean Lambert-wild musique de Jean-Luc Therminarias
avec Mireille Herbstmeyer
Eric Houzelot Fille, Nolwenn Le Du

du 10 janvier au 15 février 2002
Théâtre de la colline, Paris

 

du 27 février au 3 mars 2001
Théâtre de la Renaissance, Oullins

Découpée en six épisodes, rassemblant trois personnages anonymes (l'homme, la femme et la fille), et inscrite dans une temporalité cyclique, Orgia se présente comme un poème énigmatique, lui-même recherche de « la langue de la chair ». L'orgie, qui fut dans l'antiquité cette fête dédiée à Dionysos, broie les mots et les corps pour en tirer une substance inconnue, un verbe de l'au-delà de la communication, ce « silence plein de voix »… « Je suis mort depuis peu. Mon corps pend à une corde, étrangement vêtu. Mes dernières paroles viennent de résonner : Il y en a eu un, finalement, qui a fait un bon usage de sa mort. » Ainsi commence le texte de Pasolini. Une voix off égrène ce premier monologue, mélangée à d'étranges sons parvenant des quatre coins de la salle. L'homme pendu n'apparaît pas. Sur scène, seul un bloc noir sur un fond de lumière grise se détache. Tout au long de la pièce, la scène restera d'ailleurs baignée dans ce clair-obscur, dans cette lumière d'avant le découpage des choses.
Dès le second épisode, le bloc noir se sépare en deux parties égales : deux lits ou deux tombes. On devine alors dans la pénombre un homme et une femme. Ils entament un dialogue fait de songes et de souvenirs, de paroles et de chairs, de désirs et de mort.

Jean Lambert-Wild a choisi de situer la pièce dans le territoire du rêve. Les acteurs immobiles, plongés dans la grisaille des choses, devant leurs « lits », échangent des songes plus que de véritables phrases. Ainsi est rendue l'idée principale du texte : la communication avec des mots est impossible, illusoire. Ces voix qui s'élèvent inlassablement dans la cité ne sont qu'un silence assourdissant. Au-delà des mots, il s'agit de percevoir d'autres signes : ceux de la chair et ceux des choses, cette langue ancestrale du monde, ce poème jamais atteint. L'orgie, l'expérience impossible, la confrontation avec la mort deviennent les seules voies possibles pour s'affranchir de la dérision du langage.
Aussi, les paroles des acteurs s'évanouissent au sein d'un tourbillon lancinant de sons, de chuchotements et de rythmes envoûtants. Ce parti pris de mise en scène est intéressant, mais il a pour conséquence d'effacer le texte, inaudible bien souvent. On peut penser, à l'encontre de ce choix, que cette force signifiante, nouvelle, recherchée, réside à l'intérieur même du texte. La poésie de Pasolini s'évanouit ici au profit d'une « ambiance » musicale. La sonorité des mots est remplacée par une matière sonore extérieure et artificielle.
De plus, grâce à un système de catoptrique dénommé Daedalus, des hologrammes apparaissent dans l'espace scénique. Des capteurs branchés sur le corps des acteurs permettent de faire évoluer ces hologrammes en fonction de leurs affects, leur stress et leurs changements physiologiques. Une fois encore l'idée de départ est intéressante mais le résultat concret décevant. Ce qui est sensé nous rendre compte de la « langue de la chair » n'apparaît que sous la forme de grossières méduses qui se déplacent vaguement autour des acteurs.

Avec Lambert-Wild, le poème du monde revient à exhiber quelques prothèses technologiques. Celles-ci s'avèrent bien incapables de représenter les signes de la chair. L'au-delà de la parole se résorbe en son en-deçà : les signes pauvres de la technique (sons, images numériques, …). Cet appel aux prothèses technologiques neutralise ce qui est coeur même de la pièce de Pasolini : la chair et le regard des acteurs, l'énigme du corps.

Jean-Emmanuel Denave

Orgia, chorégraphie pour une malédiction

:"Une définition de moi-même ? C'est comme demander la définition de l'infini. Il y a un infini intérieur et un infini extérieur. Quand je pense à moi-même, je pense à quelque chose d'infini. Je suis le miroir de l'infini extérieur, c'est impossible pour moi de me définir. Je pourrais inventer des slogans, des choses un peu drôles pour une conversation de salon. Je pourrais rappeler une phrase que dit Elsa Morante de moi : elle dit que je suis un Narcisse qui a un amour heureux pour soi-même. Mais j'ajoute que j'ai aussi un amour malheureux pour le monde."
(extrait de l'interview que Pier Paolo Pasolini donna en 1966 à Jean-Claude Fierchi)

"Ma volonté de travailler et de présenter Orgia de Pier Paolo Pasolini est mue par la puissance poétique contenue dans le texte. Il offre un matériau théâtral qui dépasse toutes les conventions de lecture et les codes de représentation. C'est une poésie hors d'elle-même. Elle ne se contient plus, elle ne se dit plus, elle prophétise. Les mots y sont physiques, le verbe y est chair, la structure en est biologique. J'aimerais éprouver nerveusement la sonorité de cette poésie, en saisir le tissu et le rythme. Les acteurs auront la charge de cette sonorité organique qui sera enrichie d'une sonorité atomique (c'est-à-dire une combinaison de particules sonores capables de se lier et de se combiner à un système organique complexe), composée par Jean-Luc Therminarias. Pier Paolo Pasolini donne comme clef de sa production poétique l'expression : Ab gioia. Le rossignol qui chante ab gioia : de joie, par joie. Et c'est cette expression prise en dehors de toute détermination et explication culturelle que j'aimerais retrouver dans Orgia. La grande force de la tragédie, c'est sa joie. Par sa structure et sa thématique, Orgia nous renvoie à la tragédie antique, mais aussi bien à la Divine Comédie de Dante ou aux gisants peints par Mantegna. Orgia est un chant mythologique. J'y entends la difficulté que l?être humain a à communiquer dès que la structure de communication dépasse la structure déterminée de sa pensée."
Jean Lambert-Wild

Théâtre de la Renaissance
7 rue d'Orsel
69600 Oullins
04 72 39 74 91

la pièce
http://www.theatre-granit.asso.fr/
http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/orgia/frametop.htm

http://www.colline.fr/site/lexi5pas.htm

Pasolini
http://www.espace-pasolini.asso.fr/
http://guest.clarence.com/pasolini/francais.htm
http://www.france3.fr/fr3/ecrivain/auteurs/pasoli.html
http://bertario.officine.it/pasolini/worldpage/

Chronique portant sur Porcherie, du même auteur.