Théâtre

de Bertolt Brecht et Kurt Weill
Mise en scène Christian Schiaretti

La Colline, Paris
29 sept - 28 octobre 2004
TNP, Villeurbanne
19-25 novembre 2004

 

La première de L’Opéra de quat’sous eut lieu à Berlin en 1928. La pièce connaît un succès inespéré. Les “songs” deviennent des rengaines populaires. Avec L’Opéra de quat’sous, Brecht voulait dévoiler les affinités du bourgeois pour le banditisme. Pour Christian Schiaretti, Brecht n’exprime pas un point de vue compassionnel sur les pauvres, il les montre malins et retors. Dans une époque où l’on a la larme facile, il est intéressant d’évoquer la malice et la dignité des classes exploitées. Après sa Mère Courage qui reçut le Prix Georges-Lerminier 2002 du Syndicat professionnel de la Critique, Christian Schiaretti revient à Brecht avec cette œuvre joyeusement critique, destinée à de larges cercles de public.

Coproduction : Théâtre National Populaire, Atelier Lyrique de Tourcoing dans le cadre de Lille 2004 Capitale Européenne de la Culture.

Théâtre National Populaire
8 place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne Cedex
tél. location et billetterie
04 78 03 30 00

direction musicale
Jean-Claude Malgoire
texte français
Jean-Claude Hémery
éditeur et agent théâtral
L’Arche Éditeur
décor Renaud de Fontainieu
lumières Julia Grand
costumes Annika Nilsson
maquillage Nathalie Charbaut.

Avec Nada Strancar, Wojtek Pszoniak, Wladimir Yordanoff…

Autres dates
Après la création à Villeurbanne, où il sera joué 17 fois en novembre - décembre, le spectacle sera présenté à Tourcoing, où Jean-Claude Malgoire dirige l’Ensemble instrumental de l’Atelier lyrique. Il sera accueilli ensuite à Besançon, Saint-Quentin-en-Yvelines et Neuchâtel. À l’automne 2004, le spectacle sera repris à Paris, au Théâtre national de la Colline. Il repartira ensuite sur les routes de France.

De la difficulté d’adapter un « classique »

On pourrait croire que des œuvres comme celles de Brecht n’ont plus rien à démontrer, tant il en a déjà été dit ou écrit, tant il y en a eu de versions, de visions et d’appareils critiques. Le texte demeurant égal à lui-même, reste la question essentielle du « comment » qui se pose à chaque nouvelle interprétation. Ainsi, faut-il demeurer fidèle à la démarche brechtienne du théâtre épique, voire l’intensifier, au risque de proposer un succédané académique peu innovant, ou au contraire l’amoindrir ou la dépasser en proposant autre chose (Christian Schiaretti parle de « traduction contemporaine » et de « modernisme »), au risque, cette fois, d’en perdre la teneur ? Face à une mise en scène perdant tout relief, c’est peut-être l’une des questions que se posera tout spectateur « éveillé » (comme Brecht aurait souhaité que nous le fussions…)

En 2001, Christian Schiaretti montait Mère Courage, une pièce maîtresse du répertoire brechtien ; il s’attaque aujourd’hui à L’Opéra de quat’sous, créé pour la première fois en 1928 à Berlin, deux siècles exactement après la première de The Beggars’Opera (L’Opéra des Gueux) de John Gay, à Londres (lui-même une parodie des opéras de Haendel…)
« Je pense qu’un spectacle amène d’autres spectacles. (…) de Mère Courage vient L’Opéra de quat’sous » explique le metteur en scène, qui effectue là un parcours inversé, partant d’une œuvre de la maturité pour aboutir à une pièce plus naïve, dont la dialectique simpliste tend à ce qu’elle soit considérée comme plus « populaire » car abordable : comme dans Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny (opéra monté lui aussi en 1928) la musique y est pour beaucoup et pour notre plus grand plaisir : là encore, Christian Schiaretti s’est associé à Jean-Claude Malgoire, qui dirige l’Ensemble Instrumental de l’Atelier Lyrique de Tourcoing.
Mais chez Brecht, rien ne nous est offert sans contrepartie : les chants ont essentiellement une fonction parodique et participent du « Verfremdungseffekt», l’effet d’étrangeté – ou de distanciation - permettant de dévoiler le caractère illusoire et débilitant du théâtre et de l’opéra, des arts « bourgeois » : le théâtre n’est qu’un leurre ; il en va de même pour la compassion et la bonté, clame Peachum, un escroc embourgeoisé qui exploite la misère d’une main de maître dans son officine, « L’Ami du mendiant » : une façade de plus.

Christian Schiaretti applique les « recettes » brechtiennes et on lui en sait gré : projection de slogans, annonce du nœud d’une scène à venir, pour ôter tout suspense, par des récitants qui sont aussi des personnages, comédiens enjoignant l’orchestre de démarrer un « song », façade de carton qui s’effondre, changements de décor qui ont lieu ouvertement, sous nos yeux (trop rarement peut-être), etc. Tout est ici réuni pour que le spectateur ne cesse d’avoir conscience des ressorts explicites de la dramaturgie : en bref, les procédés classiques du théâtre épique.
Dans le même temps, d’autres choix de mise en scène sont plus discutables, parce qu’ils affaiblissent les autres, comme si l’on n’avait pas su trancher, comme si le metteur en scène n’avait pas su choisir entre les différents « comment » qui s’offraient à lui : le trop-plein d’accessoires s’oppose au dénuement volontaire du plateau et divertit inutilement ; les gadgets technologiques et autres clins d’œil anachroniques (téléphones et ordinateurs portables, séance de diapositives via un projecteur numérique, accoutrement des policiers cagoulés — genre GIGN — dans l’acte II, barre de Twix que se partagent Paulie et Lucy dans l’acte III, etc.) sont amusants, certes, mais dispersent notre attention : nul besoin d’eux pour « moderniser » la pièce, car si l’on examine de près le texte des dialogues et des chansons, on s’aperçoit qu’il se suffit à lui-même… Le texte ne dissimule rien de ses intentions didactiques, et la parabole apparaît si clairement qu’une actualisation par le biais de quelques objets semble bien superflue. Lorsque l’on entend le refrain « D’abord bouffer, la morale vient ensuite » chanté par les gueux, nul besoin d’artifices anachroniques pour comprendre qu’il est encore valable aujourd’hui… De même, Brecht souligne avec une telle insistance le matérialisme des personnages (qu’ils soient de vrais gueux ou des bandits embourgeoisés comme Peachum ou Mackie) qu’il est impossible de le manquer et l’on comprend que riches ou pauvres, nantis ou démunis, l’humanité tout entière est sous le joug monétariste.

Mais soyons justes : les comédiens s’emparent de leur rôle avec conviction et talent ; Nada Strancar (dont la voix n’a rien perdu de sa puissance inégalable), Wladimir Yordanoff (que l’on avait vu lui aussi dans Mère Courage), Marie-Sophie Ferdane (qui a monté Plexi Hôtel il y a quelques mois et dont on avait apprécié le jeu subtil dans Répétition publique et Cairn d’Enzo Cormann) ou encore Guesch Patti, qui joue ici le rôle de Jenny-des-Lupanars (interprété en 1928 par Lotte Lenya, l’épouse de Kurt Weill…).

Il manque cependant à la pièce l’allant et la cohérence rythmique de Mère courage, et l’espace scénique surdimensionné y est peut-être pour quelque chose : un grand plateau vide style hangar, qui correspond parfaitement au dépouillement attendu mais qui, paradoxalement, allonge inutilement les déplacements des comédiens sur la scène ; il n’est certes pas aisé d’exploiter un tel espace dans les scènes où seulement deux ou trois personnages interviennent. L’atmosphère créée est adéquate, mais le plateau aurait dû bénéficier de moins de démesure, de plus d’intimité.
La musique est toutefois là pour nous faire oublier ces imperfections et des choix scénographiques discutables, et on aura plaisir à entendre, brillamment interprétés en allemand par les comédiens, des airs désormais « classiques » comme La complainte de Mackie Masser, que certains fredonnaient encore à l’entracte…

Blandine Longre
(novembre 2003)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Brecht, chroniques en ligne :
Vol au-dessus de l'Océan, Biennale du théâtre jeunes publics 2003
La vie de Galilée, Les Célestins, mars 2003
Un petit Mahagonny
, Ensatt 2002
Mère Courage, TNP 2002
La bonne âme du Setchouan
ENSATT, juin 2001
Fatzer, les subsistances, mai 2001
La vie de Galilée, Maison de la Danse, octobre 2000


http://www.tnp-villeurbanne.com