Théâtres en lutte
Le théâtre militant en France des années 1960 à nos jours

Olivier Neveux
La Découverte, 2007

 

 

Le théâtre dans la rue


« Ne trouvez pas naturel tout ce qui se produit sans cesse !
Qu’en une telle époque de confusion sanglante
De désordre institué, d’arbitraire planifié
D’humanité déshumanisée,
Rien ne soit dit naturel, afin que rien
Ne passe pour immuable.
»

Ces mots sont de Bertolt Brecht, l’un des pères, avec Erwin Piscator, du théâtre militant tel qu’on l’a connu en France depuis les années 1960, un théâtre méconnu, tour à tour banni, ridiculisé, étouffé, qui se fit l’écho et l’arme de toutes les injustices sociales du dernier demi-siècle, un théâtre dont l’universitaire Olivier Neveux retrace aujourd’hui le parcours dans un essai rare, Théâtres en lutte. Par-delà les clichés, les banqueroutes et les fétichismes, l’aventure éminemment pluriforme de ce théâtre militant constitue une entrée de choix dans les problématiques socio-politiques modernes, comme dans les enjeux du théâtre depuis Sartre, Brecht et Vilar.

Des guerres d’Algérie et du Vietnam jusqu’à l’altermondialisme, en passant par Mai 68 (bon an mal an), des grèves ouvrières aux luttes féministes, de la critique de la bourgeoisie au soutien aux travailleurs immigrés, des happenings dans la rue à la démocratie directe en usine, de la florescence des années 1960 au renouveau des années 1990, en passant par l’épanouissement des années 1970 et la catalepsie des années 1980, de l’hostilité du P.C.F. aux intermittents en grève en Avignon, en passant par les paysans du Larzac ou le mouvement social de 1995, etc., le théâtre militant français aura été de tous les troubles, «déconditionnant» le théâtre, créant, attisant ou renouvelant les débats pour ne pas laisser les Français s’endormir dans leur confort inique, pour rappeler à tous le sens de la résistance et de la solidarité.

Dans la foule des militants anonymes et autres artistes « dissous dans le peuple » (Vitez), Olivier Neveux souligne le rôle joué par l’écrivain André Benedetto, par le rassembleur Kateb Yacine, par l’anarchiste Armand Gatti, ou par la dynamique Troupe Z ; il évoque l’influence étrangère du Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal, ou du rire de Dario Fo ; il présente les nouvelles figures du théâtre depuis 1995, théâtre moins militant que politique, peut-être, théâtre d’un Michel Vinaver, d’un François Bon, d’un Alain Badiou, ou d’une Jolie Môme, théâtre de metteurs en scène comme Alain Françon, Benoît Lambert, ou encore Christian Schiaretti, et tout ce cortège multicolore, marqué par plus d’une dissension comme par une même volonté d’action, tout cela s’achève (dans la fixation livresque) sur la figure colérique, impitoyable et ironique, de Rodrigo Garcia.

Ce petit monde hétéroclite, O. Neveux a la sagesse de ne pas essayer d’en donner une carte d’identité unique, bien qu’il consacre la dernière partie de son livre (sans conclusion) à des réflexions plus théoriques. C’est pour avoir multiplié analyses textuelles, descriptions scéniques et anecdotes historiques, que l’auteur de Théâtres en lutte offre un document sans pareil sur cette chose bizarre, mouvante et provocatrice (au sens noble du terme), qu’est le théâtre militant. Tiraillé par ses exigences intellectuelles et esthétiques, par sa haine du théâtre comme simple loisir et par la nécessité d’une certaine « transparence » populaire, par son devoir d’enquête et par ses ambiguïtés didactiques, le théâtre militant aura essuyé bien des critiques, plus ou moins réactionnaires : l’espérance serait définitivement une illusion, les militants prêcheraient seulement des convaincus, le peuple serait dépolitisé, et, bien sûr, ce théâtre militant n’aurait connu que des échecs (« reproche aussi fondé que celui qui consisterait à attendre d’un livre qu’il provoque seul la révolution, d’un meeting qu’il s’achève par la prise de pouvoir », dixit Emile Copfermann).

Et pourtant, pris entre ceux qui hâtent de le ridiculiser, et ceux qui en font hâtivement la Première Étape vers la Grande Révolution, le théâtre militant, divisé, secoué, navigue vers l’avant, ses nobles voiles de naïveté toutes déployées, la justice à la barre, les souffrants, les exploités, les ouvriers, souquant toujours ferme. D’aucuns voudraient, au nom d’une esthétique bien lisse, ne pas souiller le théâtre avec la politique, mais, comme le confirment ces remarquables Théâtres en lutte, il n’y a plus, il n’y a jamais eu de théâtre a-politique.

Nicolas Cavaillès
(août 2007)

 

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L'éditeur

Une histoire du spectacle militant (1966-1981), Sous la direction de Christian Biet et d’Olivier Neveux, L’Entretemps Éditions, 2007

Imposante publication que cette première Histoire du spectacle militant, actes d’un colloque, rassemblant des études historiques et critiques, comme des témoignages et autres regards en arrière, et même un scénario d’Armand Gatti, Les Katangais, écrit et non-réalisé en 1974. Parcourant les quinze années de théâtre et de cinéma militant ici traitées, on croise ainsi, notamment, Alain Badiou, André Benedetto, ou Augusto Boal (présenté par son fils Julian), pour le théâtre, et Godard, Resnais, Bertolucci, pour le cinéma, et bon nombre d’autres expérimentateurs, avant-gardistes, rêvant d’une transformation radicale de la société. Affinant et complétant les Théâtres en lutte d’Olivier Neveux, ce volume théâtre-cinéma attise moins la nostalgie douce-amère des uns (qui en sont re-venus) que la persévérance des autres (qui y viendront) : tout cela semble certes bien daté, mais ces multiples pavés militants qu’a poli le temps (notre culpabilité politique) n’en restent pas moins précieux, jusque dans leurs féconds excès divers et variés. On ne partira jamais de zéro.
N. Cavaillès (janvier 2008)