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Le
théâtre dans la rue
« Ne trouvez pas naturel tout ce qui se produit sans cesse
!
Qu’en une telle époque de confusion sanglante
De désordre institué, d’arbitraire planifié
D’humanité déshumanisée,
Rien ne soit dit naturel, afin que rien
Ne passe pour immuable. »
Ces mots sont
de Bertolt Brecht, l’un des pères, avec Erwin Piscator,
du théâtre militant tel qu’on l’a connu
en France depuis les années 1960, un théâtre
méconnu, tour à tour banni, ridiculisé, étouffé,
qui se fit l’écho et l’arme de toutes les injustices
sociales du dernier demi-siècle, un théâtre
dont l’universitaire Olivier Neveux retrace aujourd’hui
le parcours dans un essai rare, Théâtres
en lutte. Par-delà les clichés, les
banqueroutes et les fétichismes, l’aventure éminemment
pluriforme de ce théâtre militant constitue une entrée
de choix dans les problématiques socio-politiques modernes,
comme dans les enjeux du théâtre depuis Sartre, Brecht
et Vilar.
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Des
guerres d’Algérie et du Vietnam jusqu’à
l’altermondialisme, en passant par Mai 68 (bon an mal
an), des grèves ouvrières aux luttes féministes,
de la critique de la bourgeoisie au soutien aux travailleurs
immigrés, des happenings dans la rue à la démocratie
directe en usine, de la florescence des années 1960
au renouveau des années 1990, en passant par l’épanouissement
des années 1970 et la catalepsie des années
1980, de l’hostilité du P.C.F. aux intermittents
en grève en Avignon, en passant par les paysans du
Larzac ou le mouvement social de 1995, etc., le théâtre
militant français aura été de tous les
troubles, «déconditionnant» le théâtre,
créant, attisant ou renouvelant les débats pour
ne pas laisser les Français s’endormir dans leur
confort inique, pour rappeler à tous le sens de la
résistance et de la solidarité. |
Dans la foule
des militants anonymes et autres artistes « dissous dans
le peuple » (Vitez), Olivier Neveux souligne le rôle
joué par l’écrivain André Benedetto,
par le rassembleur Kateb Yacine, par
l’anarchiste Armand Gatti, ou par la dynamique Troupe Z ;
il évoque l’influence étrangère du Théâtre
de l’Opprimé d’Augusto Boal, ou du rire de Dario
Fo ; il présente les nouvelles figures du théâtre
depuis 1995, théâtre moins militant que politique,
peut-être, théâtre d’un Michel
Vinaver, d’un François Bon, d’un Alain Badiou,
ou d’une Jolie Môme, théâtre de metteurs
en scène comme Alain Françon, Benoît Lambert,
ou encore Christian Schiaretti, et tout
ce cortège multicolore, marqué par plus d’une
dissension comme par une même volonté d’action,
tout cela s’achève (dans la fixation livresque) sur
la figure colérique, impitoyable et ironique, de Rodrigo
Garcia.
Ce petit monde
hétéroclite, O. Neveux a la sagesse de ne pas essayer
d’en donner une carte d’identité unique, bien
qu’il consacre la dernière partie de son livre (sans
conclusion) à des réflexions plus théoriques.
C’est pour avoir multiplié analyses textuelles, descriptions
scéniques et anecdotes historiques, que l’auteur de
Théâtres en lutte offre un document sans pareil sur
cette chose bizarre, mouvante et provocatrice (au sens noble du
terme), qu’est le théâtre militant. Tiraillé
par ses exigences intellectuelles et esthétiques, par sa
haine du théâtre comme simple loisir et par la nécessité
d’une certaine « transparence » populaire, par
son devoir d’enquête et par ses ambiguïtés
didactiques, le théâtre militant aura essuyé
bien des critiques, plus ou moins réactionnaires : l’espérance
serait définitivement une illusion, les militants prêcheraient
seulement des convaincus, le peuple serait dépolitisé,
et, bien sûr, ce théâtre militant n’aurait
connu que des échecs (« reproche aussi fondé
que celui qui consisterait à attendre d’un livre qu’il
provoque seul la révolution, d’un meeting qu’il
s’achève par la prise de pouvoir », dixit
Emile Copfermann).
Et pourtant,
pris entre ceux qui hâtent de le ridiculiser, et ceux qui
en font hâtivement la Première Étape vers la
Grande Révolution, le théâtre militant, divisé,
secoué, navigue vers l’avant, ses nobles voiles de
naïveté toutes déployées, la justice à
la barre, les souffrants, les exploités, les ouvriers, souquant
toujours ferme. D’aucuns voudraient, au nom d’une esthétique
bien lisse, ne pas souiller le théâtre avec la politique,
mais, comme le confirment ces remarquables Théâtres
en lutte, il n’y a plus, il n’y a jamais eu de théâtre
a-politique.
Nicolas
Cavaillès
(août 2007)

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de théâtre - brèves
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L'éditeur |
Une
histoire du spectacle militant (1966-1981),
Sous la direction de Christian Biet et d’Olivier Neveux,
L’Entretemps Éditions, 2007
Imposante
publication que cette première Histoire
du spectacle militant, actes d’un colloque,
rassemblant des études historiques et critiques, comme
des témoignages et autres regards en arrière,
et même un scénario d’Armand Gatti, Les
Katangais, écrit et non-réalisé
en 1974. Parcourant les quinze années de théâtre
et de cinéma militant ici traitées, on croise
ainsi, notamment, Alain Badiou, André Benedetto, ou
Augusto Boal (présenté par son fils Julian),
pour le théâtre, et Godard, Resnais, Bertolucci,
pour le cinéma, et bon nombre d’autres expérimentateurs,
avant-gardistes, rêvant d’une transformation radicale
de la société. Affinant et complétant
les Théâtres en lutte
d’Olivier Neveux, ce volume théâtre-cinéma
attise moins la nostalgie douce-amère des uns (qui
en sont re-venus) que la persévérance des autres
(qui y viendront) : tout cela semble certes bien daté,
mais ces multiples pavés militants qu’a poli
le temps (notre culpabilité politique) n’en restent
pas moins précieux, jusque dans leurs féconds
excès divers et variés. On ne partira jamais
de zéro.
N. Cavaillès (janvier
2008) |
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