Béances
et lambeaux d'enfance.
Figurer
sur la liste d’un prix peut être considéré
comme une chance (économiquement parlant, il s’entend)
ou bien peut engendrer, pernicieusement, un rejet inattendu (encore
un privilégié, se dit-on, agacé, face à
la mise à l'écrat flagrante, qui ne semble plus
étonner personne, des «petits» éditeurs,
des indépendants, voire de maisons plus connues). Bref,
Olivier Adam, son dernier roman et les éditions de L’Olivier
(faits suffisamment rares pour être soulignés) s’affichent
sur la liste des ouvrages retenus pour le saint des saints en
matière littéraire, le Goncourt… Serait-ce
là une consécration à retenir ? Est-ce une
raison suffisante pour s'intéresser au roman ? Faut-il
alors le défendre en dépréciant les autres,
ou en effectuant quelque analyse comparative de leur valeur littéraire
respective ?
Evitons de lire ou de parler de ce roman parce qu’il se
retrouve (pourquoi et comment ?) en lice : s’il faut le
lire, que ce soit pour des raisons dégagées de toute
stratégie commerciale et de toute complaisance éditoriale.
Car ce roman possède des qualités uniques qui ne
sauraient être mêlées aux piteuses affaires
de starification qui agitent le monde littéraire, qui montrent
combien on confond les livres et la littérature, et qui
prêtent à penser qu’il n’existerait qu’une
poignée de "grands" écrivains aujourd’hui
en France, dont certains sont présents sur les listes d'un
Goncourt ou sur les plateaux de télé, cultivant
la vacuité de leur image et, les yeux embués, chérissant
publiquement leurs souvenirs de famille.
Mieux
vaut laisser de côté ces impostures pour se pencher
sur la littérature. On retrouve ici l’univers profondément
mélancolique d’Olivier Adam, dans une langue peu
lyrique, contenue, une parole paradoxalement pudique puis crue
quand la fiction prend le pas sur l’ébauche autobiographique
(un prudent éparpillement) ; se déroule sous nos
yeux désarmés un récit lancinant, aux portes
de l’irréalité (ou plutôt de tout ce
qui rend la réalité insupportable) qui progresse
par vagues successives, balayant le flux et le reflux des morts
et des vivants qui accompagnent le narrateur : comme au bas de
cette falaise où gît le corps désarticulé
de la mère suicidée, vision fondatrice, pivot existentiel
au pied duquel s'enracinent à la fois le roman et la vie
cahoteuse du narrateur à partir de l'instant charnière
de ses onze ans.
Le
passé s’efface-t-il au contact du présent
? Ecrire et raconter le passé permet-il de l’éradiquer
de son existence ? « Je me dis parfois que le passé
est une fiction, qu’on peut en faire table rase, qu’on
peut bâtir sur des ruines, et vivre sans fondations. Il
m’arrive aussi de penser le contraire. » Plus
on avance, plus cette confusion se répéte et s'amplifie,
et prend la forme de paradoxes accumulés au fil du récit,
entre le désir de vivre et l’envie de mourir, se
traduisant par une hésitation entre avancer seul ou rejoindre
l’image maternelle, qui hante le narrateur des années
durant : une ombre si tenace qu’il lui arrive parfois de
suivre des silhouettes croisées dans la rue parce qu'elles
ressemblent à sa mère ; une obsession quasi congénitale
qui l'incite à venir se recueillir sur le balcon d’une
chambre d’hôtel d’Etretat, une nuit durant,
une veillée funèbre, un exercice de deuil,
celui de la mère et celui de l'enfance. Justement, c'est
une enfance en apnée - submergée par le fantôme
de la mère et la violence d’un père ayant
coupé tout lien avec le vivant en rejetant ses enfants,
un père dont l’humanité même est remise
en cause - qui fait l'objet d'une large partie du récit.
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Il
est regrettable que presque personne (dans les nombreux articles
déjà publiés sur ce roman) n'évoque
un fait essentiel : l’auteur écrit aussi pour
la jeunesse – une activité, si l’on examine
les thèmes récurrents de son œuvre en expansion,
qui n’a rien d’annexe et qui ne saurait déprécier
ses autres écrits. Au contraire. Allons (re)lire Sous
la pluie (l’histoire d’Antoine et
de la fragilité psychique d’une mère en
péril) ou On ira voir la mer
(l’histoire de Lorette), romans agités par des
préoccupations ancrées dans l’enfance
et qui déjà annonçaient Falaises.
D’abord l’enfance, donc, ou ce qu’il en
reste, vécue dans un brouillard sporadiquement illuminé
par les apparitions fantomatiques de la mère, puis
une adolescence ponctuée de morts vides de sens (celle
d’autres adolescents, peut-être encore plus perdus
que lui, Nicolas puis Lorette, – plus tard, Léa).
Le narrateur est entouré d’amis tout aussi abandonnés
que lui, orphelins se raccrochant fébrilement les uns
aux autres, une jeunesse égarée, livrée
à elle-même, tentant de survivre par-delà
la perte et le manque, sans repères pour se rattacher
au réel. |
Roman
éprouvant, récit d'une douleur béante qui
jamais ne s’estompe, Falaises
est une plaie ouverte qui s’acharne à ne pas se faire
oublier : « J’ai trente et un ans et ma vie commence.
Je n’ai pas d’enfance et, désormais, n’importe
laquelle me conviendra. » Un présent toutefois
déterminé par un passé ineffaçable,
quoi qu'en dise le narrateur ; plus loin, la reprise du motif
prouve que le narrateur n’a consacré son existence
qu'à une seule chose, survivre, en partie grâce à
l’écriture : « rester en vie a longtemps
été pour moi une activité à plein
temps, un programme, un horizon. » ; cette résistance
à l’appel de la mort, lutte de chaque instant, s’accompagne
d’une lucidité instinctive sur la vie et ses gouffres,
un savoir existentiel et empirique que dicte le goût amer
du passé : « Je sais le poids des morts. Et je
sais le mauvais sort. Je sais la perte et le saccage, le goût
du sang (…) je connais la profondeur des sables, j’en
ai éprouvé la matière molle, équivoque.
Je sais que rien n’est fiable, que tout se défait,
se fissure et se brise, que tout fane et que tout meurt. »
Quels gestes peuvent alors sauver face à cette désespérance
qui adhère à une vie entière ? Une femme
et un enfant, peut-être, même s’il en coûte
beaucoup (parlant de sa vie avec Claire, sa compagne : «
Cette vie ne m’a guéri de rien, elle était
juste possible, quand aucune autre ne l’était »)
; mais aussi, le leurre qui consiste à imaginer que l’on
peut faire table rase : « ce qu’on oublie n’existe
pas. » tente-t-il de se persuader (même si cet
amnésie volontaire laisse « un vide absolu, vertigineux
et froid. »), le roman tout entier venant démentir
cette affirmation.
Et toujours, en creux et derrière chaque mot, la présence
impalpable de la mère partie trop tôt et trop vite,
une douleur inscrite dans les gènes de l’écriture
et qui jamais ne quitte le lecteur qui , avec le narrateur, s'efforce
de reconstruire l’image de cette femme abîmée
; l’imagination a ses limites et ce projet de réinvention
se solde par un échec : « J’ai depuis renoncé
à combler les vides. ». La lumière entraperçue
dans le troisième et dernier acte (intitulé, justement,
A ciel ouvert) est-elle illusoire, destinée à
effacer temporairement la douleur et nous réconcilier avec
la vie ? Elle n’éradique en rien, c'est juste, la
noirceur de Falaises, mais procure un
semblant de répit, l’ouverture vers des possibles
qui restent désormais à imaginer, à vivre,
à écrire.
Blandine
Longre
(octobre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

du
même auteur
Comme
les doigts de la main L'Ecole des loisirs, 2005
Sous la pluie (L'Ecole des loisirs,
2004)
On ira voir la mer (L'Ecole des loisirs,
2002)
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