Falaises
L'Olivier, 2005

Points Seuil, 2006

 

 

Béances et lambeaux d'enfance.

Figurer sur la liste d’un prix peut être considéré comme une chance (économiquement parlant, il s’entend) ou bien peut engendrer, pernicieusement, un rejet inattendu (encore un privilégié, se dit-on, agacé, face à la mise à l'écrat flagrante, qui ne semble plus étonner personne, des «petits» éditeurs, des indépendants, voire de maisons plus connues). Bref, Olivier Adam, son dernier roman et les éditions de L’Olivier (faits suffisamment rares pour être soulignés) s’affichent sur la liste des ouvrages retenus pour le saint des saints en matière littéraire, le Goncourt… Serait-ce là une consécration à retenir ? Est-ce une raison suffisante pour s'intéresser au roman ? Faut-il alors le défendre en dépréciant les autres, ou en effectuant quelque analyse comparative de leur valeur littéraire respective ?
Evitons de lire ou de parler de ce roman parce qu’il se retrouve (pourquoi et comment ?) en lice : s’il faut le lire, que ce soit pour des raisons dégagées de toute stratégie commerciale et de toute complaisance éditoriale. Car ce roman possède des qualités uniques qui ne sauraient être mêlées aux piteuses affaires de starification qui agitent le monde littéraire, qui montrent combien on confond les livres et la littérature, et qui prêtent à penser qu’il n’existerait qu’une poignée de "grands" écrivains aujourd’hui en France, dont certains sont présents sur les listes d'un Goncourt ou sur les plateaux de télé, cultivant la vacuité de leur image et, les yeux embués, chérissant publiquement leurs souvenirs de famille.

Mieux vaut laisser de côté ces impostures pour se pencher sur la littérature. On retrouve ici l’univers profondément mélancolique d’Olivier Adam, dans une langue peu lyrique, contenue, une parole paradoxalement pudique puis crue quand la fiction prend le pas sur l’ébauche autobiographique (un prudent éparpillement) ; se déroule sous nos yeux désarmés un récit lancinant, aux portes de l’irréalité (ou plutôt de tout ce qui rend la réalité insupportable) qui progresse par vagues successives, balayant le flux et le reflux des morts et des vivants qui accompagnent le narrateur : comme au bas de cette falaise où gît le corps désarticulé de la mère suicidée, vision fondatrice, pivot existentiel au pied duquel s'enracinent à la fois le roman et la vie cahoteuse du narrateur à partir de l'instant charnière de ses onze ans.

Le passé s’efface-t-il au contact du présent ? Ecrire et raconter le passé permet-il de l’éradiquer de son existence ? « Je me dis parfois que le passé est une fiction, qu’on peut en faire table rase, qu’on peut bâtir sur des ruines, et vivre sans fondations. Il m’arrive aussi de penser le contraire. » Plus on avance, plus cette confusion se répéte et s'amplifie, et prend la forme de paradoxes accumulés au fil du récit, entre le désir de vivre et l’envie de mourir, se traduisant par une hésitation entre avancer seul ou rejoindre l’image maternelle, qui hante le narrateur des années durant : une ombre si tenace qu’il lui arrive parfois de suivre des silhouettes croisées dans la rue parce qu'elles ressemblent à sa mère ; une obsession quasi congénitale qui l'incite à venir se recueillir sur le balcon d’une chambre d’hôtel d’Etretat, une nuit durant, une veillée funèbre, un exercice de deuil, celui de la mère et celui de l'enfance. Justement, c'est une enfance en apnée - submergée par le fantôme de la mère et la violence d’un père ayant coupé tout lien avec le vivant en rejetant ses enfants, un père dont l’humanité même est remise en cause - qui fait l'objet d'une large partie du récit.

Il est regrettable que presque personne (dans les nombreux articles déjà publiés sur ce roman) n'évoque un fait essentiel : l’auteur écrit aussi pour la jeunesse – une activité, si l’on examine les thèmes récurrents de son œuvre en expansion, qui n’a rien d’annexe et qui ne saurait déprécier ses autres écrits. Au contraire. Allons (re)lire Sous la pluie (l’histoire d’Antoine et de la fragilité psychique d’une mère en péril) ou On ira voir la mer (l’histoire de Lorette), romans agités par des préoccupations ancrées dans l’enfance et qui déjà annonçaient Falaises.
D’abord l’enfance, donc, ou ce qu’il en reste, vécue dans un brouillard sporadiquement illuminé par les apparitions fantomatiques de la mère, puis une adolescence ponctuée de morts vides de sens (celle d’autres adolescents, peut-être encore plus perdus que lui, Nicolas puis Lorette, – plus tard, Léa). Le narrateur est entouré d’amis tout aussi abandonnés que lui, orphelins se raccrochant fébrilement les uns aux autres, une jeunesse égarée, livrée à elle-même, tentant de survivre par-delà la perte et le manque, sans repères pour se rattacher au réel.

Roman éprouvant, récit d'une douleur béante qui jamais ne s’estompe, Falaises est une plaie ouverte qui s’acharne à ne pas se faire oublier : « J’ai trente et un ans et ma vie commence. Je n’ai pas d’enfance et, désormais, n’importe laquelle me conviendra. » Un présent toutefois déterminé par un passé ineffaçable, quoi qu'en dise le narrateur ; plus loin, la reprise du motif prouve que le narrateur n’a consacré son existence qu'à une seule chose, survivre, en partie grâce à l’écriture : « rester en vie a longtemps été pour moi une activité à plein temps, un programme, un horizon. » ; cette résistance à l’appel de la mort, lutte de chaque instant, s’accompagne d’une lucidité instinctive sur la vie et ses gouffres, un savoir existentiel et empirique que dicte le goût amer du passé : « Je sais le poids des morts. Et je sais le mauvais sort. Je sais la perte et le saccage, le goût du sang (…) je connais la profondeur des sables, j’en ai éprouvé la matière molle, équivoque. Je sais que rien n’est fiable, que tout se défait, se fissure et se brise, que tout fane et que tout meurt. » Quels gestes peuvent alors sauver face à cette désespérance qui adhère à une vie entière ? Une femme et un enfant, peut-être, même s’il en coûte beaucoup (parlant de sa vie avec Claire, sa compagne : « Cette vie ne m’a guéri de rien, elle était juste possible, quand aucune autre ne l’était ») ; mais aussi, le leurre qui consiste à imaginer que l’on peut faire table rase : « ce qu’on oublie n’existe pas. » tente-t-il de se persuader (même si cet amnésie volontaire laisse « un vide absolu, vertigineux et froid. »), le roman tout entier venant démentir cette affirmation.

Et toujours, en creux et derrière chaque mot, la présence impalpable de la mère partie trop tôt et trop vite, une douleur inscrite dans les gènes de l’écriture et qui jamais ne quitte le lecteur qui , avec le narrateur, s'efforce de reconstruire l’image de cette femme abîmée ; l’imagination a ses limites et ce projet de réinvention se solde par un échec : « J’ai depuis renoncé à combler les vides. ». La lumière entraperçue dans le troisième et dernier acte (intitulé, justement, A ciel ouvert) est-elle illusoire, destinée à effacer temporairement la douleur et nous réconcilier avec la vie ? Elle n’éradique en rien, c'est juste, la noirceur de Falaises, mais procure un semblant de répit, l’ouverture vers des possibles qui restent désormais à imaginer, à vivre, à écrire
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Blandine Longre
(octobre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

du même auteur
Comme les doigts de la main L'Ecole des loisirs, 2005
Sous la pluie (L'Ecole des loisirs, 2004)
On ira voir la mer (L'Ecole des loisirs, 2002)