Sous la pluie
L'Ecole des loisirs, 2004
collection Medium
à partir de 12 ans

 

Donner à voir

L'histoire débute un vendredi ; Antoine, un écolier timide et asthmatique, mais capable d'actes valeureux — on découvrira peu à peu — n'est pas allé à l'école, "il récupère" — les quelques jours qu'il vient de passer ont été suffisamment éprouvants pour lui et pour son père, mais aussi pour sa mère, tout à la fois source de ses problèmes et objet d'adoration, et qu'il ne comprend pas vraiment : cyclothymique, mélancolique puis joyeuse, fantasque ou rêveuse, névrosée ou cataleptique... elle fait subir à son entourage un quotidien loin d'être routinier, si démesuré qu'Antoine en est profondément perturbé.
Du lundi au jeudi, le petit garçon revient sur cette semaine peu banale, passée entre l'école et le paysage campagnard morne et pluvieux, un quartier de lotissements qui épouse la confusion des sentiments du jeune narrateur : "toutes les maisons se ressemblent, les rues sont toutes pareilles et je ne connais pas leurs noms, elles tournent en rond et c'est un vrai labyrinthe. (...) Maman, elle, elle voulait un jardin, elle voulait pouvoir manger dehors l'été, entendre les oiseaux. (...) Papa a cédé. Maintenant je crois bien qu'il regrette, et maman aussi. Elle sort rarement et, de toute façon, elle ne parle jamais à personne." Le lundi débute comme tous les lundis, avec son lot d'angoisses, sensations bien connues de tous, qu'ils soient encore écoliers ou non... À l'école, Antoine est souvent mis à l'écart, tout en se complaisant dans sa solitude — pour se mettre l'abri des moqueries des autres ou de l'ironie parfois humiliante de l'instituteur ; une solitude qui, dans le même temps, le coupe aussi de lui-même, de son sentiment d'identité : "je suis quelqu'un qu'on oublie facilement, je crois. Oui. C'est ça. Je ne suis pas quelqu'un d'inoubliable. Ni de remarquable. Je ne suis même pas sûr d'exister."

Le malaise du garçon s'accentue quand sa mère s'endort au volant de la voiture (heureusement à l'arrêt), après avoir longuement pleuré dans les bras de son fils : l'inversion des rôles trouble l'enfant désormais investi d'un rôle inattendu, protecteur d'une mère qui sombre. Le lendemain soir, nouvelle "lubie" : sa mère rentre en fin de soirée, expliquant qu'elle s'est perdue au cours d'une promenade... À l'inquiétude du fils et à l'exaspération du père, succèdent quelques instants d'un bonheur fragile ; même chose le lendemain, un mercredi, quand mère et fils s'amusent à repeindre le salon avec fantaisie. Le jeudi soir, c'est "l'apothéose" — Antoine entend sa mère sortir de la maison, la voit avaler les gouttes de pluie ; il se décide à la rejoindre.

C'est une histoire d'amour forte et douloureuse que raconte Olivier Adam, une histoire dans laquelle pudeur et platitude (recherchée) vont de mise ; platitude de l'écriture, qui oblige à lire entre les lignes si l'on veut découvrir les liens profonds et essentiels qui rattachent Antoine à sa mère ; à son amour pour elle se mêle une sollicitude et une patience que son époux ne peut/veut plus exprimer, et/ou éprouver (" tu ne peux pas être normale, juste un peu." Dit-il à sa femme) et c'est Antoine qui assume l'inconséquence et la fragilité psychique de sa mère, ses accès de déprime ou ses moments de folie légère et la démission apparente de son père ; une responsabilité trop lourde pour l'enfant, même s'il semble aussi goûter à la complicité presque incestueuse (du moins symboliquement) qui le relie à elle : "juste avant que je m'endorme pour de bon, maman est entrée dans la chambre. Elle s'est glissée dans mon lit sans rien dire."
Roman oedipien, donc, dans lequel le père se pose en retrait, éternel personnage secondaire, presque absent de la narration. Mais l'auteur ne s'embarrasse pas des clichés comportementaux qui accompagnent parfois ce passage "obligé" ; il se contente de montrer, sans commenter, sans porter de jugement hâtif ou moralisateur sur une relation mère/fils particulière ; il donne à voir, sans formuler l'informulable, le suggérant, tout au plus, en laissant au lecteur le choix d'imprimer au texte ses propres perspectives et son expérience. C'est un beau roman, comme Olivier Adam nous y a habitués - au dénouement en suspens mais teinté d'espoir à travers l’évocation du déplacement symbolique des rapports fusionnels au sein de la sphère familiale, quand Antoine (amoureux de la petite Chloé, qui semble aussi s'attacher à lui) sait que ses parents sont de nouveau "enlacés et ça fait du bien de les voir comme ça.", que des projets se mettent en place et que le comportement parfois poétique de sa mère n'a pas nécessairement que du mauvais…

Blandine Longre
(septembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

du même auteur
Falaises (L'Olivier, 2005)
Comme les doigts de la main L'Ecole des loisirs, 2005
On ira voir la mer (L'Ecole des loisirs, 2002)

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