Le Mendiant ou la mort de Zand
Iouri Olecha
(Le texte paru aux éditions de l’Âge d’Homme)
Mise en scène de Bernard Sobel
en collaboration avec Michèle Raoul-Davis
Théâtre de la Colline, 9 - 29 novembre 2007

Théâtre Municipal, Le Mans
3 et 4 décembre 2007

 

 

25 novembre 2007
Débat à l'issue de la représentation en présence de Bernard Sobel et de l’équipe artistique du spectacle, animé par François Clavier, comédien, traducteur et enseignant.
Entrée libre


L’échec et ses démultiplications naturelles


Curieuse pièce que ce Mendiant, hapax théâtral du nouvelliste et romancier Iouri Olecha (1899-1960), présentant tout d’abord un dramaturge, Zand (joué par Éric Caruso), peinant à écrire une pièce, elle-même intitulée « Le Mendiant ou la mort de Zand »… Le spectateur entre ensuite dans le vif de la pièce (celle écrite par Zand), et voit se développer une mosaïque troublante de thématiques diverses (politiques, artistiques, philosophiques, psychologiques, biologiques…) géométriquement imbriquées les unes dans les autres, dans le contexte historique du stalinisme, autour d’une histoire de travailleur licencié et de mari trompé, ces deux personnages devenant progressivement le double l’un de l’autre, et des doubles de l’écrivain Zand, dans un jeu de miroir poudré mêlant réalité et fiction.

Lumières opaques, bris de verre, débit sensiblement ralenti – la mise en scène de Bernard Sobel creuse dans le sens de l’onirique, de la folie, et d’une esthétique du déjà vu particulièrement troublante, en passant outre les effets plus convenus de théâtre dans le théâtre. Le tout a lieu sur une scène ronde et tournante, parfaitement maîtrisée, vecteur de bien des décalages, métaphore enivrante d’un inconscient créateur incontrôlable. En tant que pièce sur la création et sur ses rapports avec le réel, Le Mendiant trouble les pistes, tablant tour à tour sur un réel source d’inspiration diffuse et involontaire (comme un rêve, et la scène de l’écrivain s’invitant à la table d’un couple de prolétaires relève bien d’une bizarrerie onirique), et sur un réel objet manipulable, susceptible d’être envahi par la fiction (les personnages de Zand et du Mendiant, comme, sur un autre plan, l’écrivain Zand et sa pièce « Le Mendiant »). Finalement, la métaphore elle-même fonctionne dans les deux sens : le double psychologique comme métaphore de la création artistique, ou l’art comme métaphore de l’âme humaine, multiple, incroyable et authentique… toujours comme dans un rêve.

Cet étrange imbroglio entre réel et fiction s’avère par ailleurs nourri d’influences diverses : l’héritage littéraire russe, d’une part, avec Dostoïevski au premier plan, le socialisme en cours, d’autre part, l’effroyable stalinisme, dénoncé avec une verte indignation métaphysique par la figure classique du Mendiant (Vincent Minne), et, plus largement, tout un pan bigarré, scientiste, positiviste, voire futuriste, dont l’absurdité n’a d’égal que l’autorité effective dont bénéficient ces idées. Tout cela est brassé dans une pièce à forte teneur en débats philosophiques, visant pourtant à un retour à la « bestialité » de l’homme (opposée à sa robotisation en « constructeur d’un monde meilleur ») : le cynisme du Mendiant détruit tout, ne restent que les rêves, les obsessions, les pulsions, les désirs, et la purge est salutaire face à la déshumanisation stalinienne – mais, à l’instar de l’écrivain Zand, le travailleur Zand le comprend trop tard, quand sa femme Macha (Chloé Réjon) est déjà dans les bras d’un autre.

On regrette une certaine lenteur au début de la pièce, et une rapidité détonante de guillotine, dans la courte seconde partie : dans le fond, Olecha a-t-il vraiment terminé sa pièce ? la question d’un inachèvement volontaire, et porteur de sens, peut être posée, face à l’étrangeté riche et un peu maladroite du Mendiant, devant sa volonté de montrer une littérature abandonnée par la « force » réaliste. Quoi qu’il en soit, Bernard Sobel réussit ainsi à déstabiliser son monde, à troubler, à donner le tournis. Surtout, la mise en abîme de l’auteur dans l’œuvre fonctionne, et, tout en conduisant à voir Olecha dans Zand, elle ménage la saveur critique, réflexive, malsaine, de cette mise en abîme même : par-delà l’isolement de l’artiste loin des « vraies gens » et du monde réel (entendez, social), par-delà ses lamentations de soûlard sans dieu, réduit à constater en vain que penser rend malheureux, par-delà tout cette posture sourde de l’écrivain maudit, ou raté, donc, se dessine l’idée que le pire échec, pour un écrivain, c’est de ne plus arriver à dire autre chose que sa difficulté à écrire – circuit fermé, boucle bouclée sur son propre néant, aveu dont la lâcheté et la faiblesse sont impitoyablement attisées par le regard des autres, qui plus est lorsque les autres croient en Staline.

Nicolas Cavaillès
(novembre 2007)

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