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25
novembre 2007
Débat à l'issue de la représentation en présence
de Bernard Sobel et de l’équipe artistique du spectacle,
animé par François Clavier, comédien, traducteur
et enseignant.
Entrée
libre
L’échec et ses démultiplications naturelles
Curieuse pièce que ce Mendiant,
hapax théâtral du nouvelliste et romancier Iouri Olecha
(1899-1960), présentant tout d’abord un dramaturge,
Zand (joué par Éric Caruso), peinant à écrire
une pièce, elle-même intitulée « Le
Mendiant ou la mort de Zand »… Le spectateur entre
ensuite dans le vif de la pièce (celle écrite par
Zand), et voit se développer une mosaïque troublante
de thématiques diverses (politiques, artistiques, philosophiques,
psychologiques, biologiques…) géométriquement
imbriquées les unes dans les autres, dans le contexte historique
du stalinisme, autour d’une histoire de travailleur licencié
et de mari trompé, ces deux personnages devenant progressivement
le double l’un de l’autre, et des doubles de l’écrivain
Zand, dans un jeu de miroir poudré mêlant réalité
et fiction.
Lumières
opaques, bris de verre, débit sensiblement ralenti –
la mise en scène de Bernard Sobel creuse dans le sens de
l’onirique, de la folie, et d’une esthétique
du déjà vu particulièrement troublante, en
passant outre les effets plus convenus de théâtre dans
le théâtre. Le tout a lieu sur une scène ronde
et tournante, parfaitement maîtrisée, vecteur de bien
des décalages, métaphore enivrante d’un inconscient
créateur incontrôlable. En tant que pièce sur
la création et sur ses rapports avec le réel, Le
Mendiant trouble les pistes, tablant tour à
tour sur un réel source d’inspiration diffuse et involontaire
(comme un rêve, et la scène de l’écrivain
s’invitant à la table d’un couple de prolétaires
relève bien d’une bizarrerie onirique), et sur un réel
objet manipulable, susceptible d’être envahi par la
fiction (les personnages de Zand et du Mendiant, comme, sur un autre
plan, l’écrivain Zand et sa pièce « Le
Mendiant »). Finalement, la métaphore elle-même
fonctionne dans les deux sens : le double psychologique comme métaphore
de la création artistique, ou l’art comme métaphore
de l’âme humaine, multiple, incroyable et authentique…
toujours comme dans un rêve.
Cet étrange
imbroglio entre réel et fiction s’avère par
ailleurs nourri d’influences diverses : l’héritage
littéraire russe, d’une part, avec Dostoïevski
au premier plan, le socialisme en cours, d’autre part, l’effroyable
stalinisme, dénoncé avec une verte indignation métaphysique
par la figure classique du Mendiant (Vincent Minne), et, plus largement,
tout un pan bigarré, scientiste, positiviste, voire futuriste,
dont l’absurdité n’a d’égal que
l’autorité effective dont bénéficient
ces idées. Tout cela est brassé dans une pièce
à forte teneur en débats philosophiques, visant pourtant
à un retour à la « bestialité »
de l’homme (opposée à sa robotisation en «
constructeur d’un monde meilleur ») : le cynisme du
Mendiant détruit tout, ne restent que les rêves, les
obsessions, les pulsions, les désirs, et la purge est salutaire
face à la déshumanisation stalinienne – mais,
à l’instar de l’écrivain Zand, le travailleur
Zand le comprend trop tard, quand sa femme Macha (Chloé Réjon)
est déjà dans les bras d’un autre.
On regrette
une certaine lenteur au début de la pièce, et une
rapidité détonante de guillotine, dans la courte seconde
partie : dans le fond, Olecha a-t-il vraiment terminé sa
pièce ? la question d’un inachèvement volontaire,
et porteur de sens, peut être posée, face à
l’étrangeté riche et un peu maladroite du Mendiant,
devant sa volonté de montrer une littérature abandonnée
par la « force » réaliste. Quoi qu’il en
soit, Bernard Sobel réussit ainsi à déstabiliser
son monde, à troubler, à donner le tournis. Surtout,
la mise en abîme de l’auteur dans l’œuvre
fonctionne, et, tout en conduisant à voir Olecha dans Zand,
elle ménage la saveur critique, réflexive, malsaine,
de cette mise en abîme même : par-delà l’isolement
de l’artiste loin des « vraies gens » et du monde
réel (entendez, social), par-delà ses lamentations
de soûlard sans dieu, réduit à constater en
vain que penser rend malheureux, par-delà tout cette posture
sourde de l’écrivain maudit, ou raté, donc,
se dessine l’idée que le pire échec, pour un
écrivain, c’est de ne plus arriver à dire autre
chose que sa difficulté à écrire – circuit
fermé, boucle bouclée sur son propre néant,
aveu dont la lâcheté et la faiblesse sont impitoyablement
attisées par le regard des autres, qui plus est lorsque les
autres croient en Staline.
Nicolas
Cavaillès
(novembre
2007)

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