Je suis le tigre sur tes épaules
traduit de l'allemand par Isabelle Liber
(Actes Sud, 2004)

parution en Babel Junior (Actes Sud Junior) - mai 2006

 

 

Grandir n’est pas subir

Vincent, dit Gogo, jeune lycéen munichois, est de retour chez lui après une année d'études passée aux États-Unis. Il y a laissé Tiffany, et c'est avec émotion qu'il repense souvent à elle ; mais quand il rencontre Karen une nouvelle histoire d'amour débute, sous le signe d'une complicité sentimentale et intellectuelle peu commune. Les deux jeunes gens n'hésitent pas à faire l'école buissonnière et parcourent leur ville - des flâneries urbaines agrémentées d'explorations intérieures gratifiantes, pour l'un comme pour l'autre.

C'est à travers le récit généreux et lucide du jeune homme, ponctué de chansons et de citations, que nous cheminons, en appréciant son franc-parler : il a un avis sur beaucoup de choses, fait preuve d'un esprit critique d'une maturité rare pour son âge et ses questionnements sur la vie et la mort (à propos de son frère aîné, danseur à Londres, qui a le sida et que tous tentent de retenir en vie, il écrit : "la maladie de Benjy est comme une bombe atomique silencieuse qui exploserait constamment"), sur l'amour et la filiation, et sur les contradictions du monde, forment une grande partie du récit. Vincent est un narrateur en devenir, un écrivain qui prend forme sous nos yeux, en développant un style et un humour bien particuliers, d'un naturel saisissant ; tout est passé au crible de son intelligence généreuse : anecdotes scolaires tendres ou graves, petits bonheurs du quotidien, traditions familiales un peu désuètes, sa passion pour le tennis et ses grandes découvertes littéraires : son admiration pour Raymond Carver ; son indifférence pour le roman Trainspotting - "plutôt débile et artificiel" ; et les Essais de Montaigne (en anglais !)...

Dans le même temps, il se cherche en tant qu'auteur, ne sachant quelle forme donner à son récit : journal ? lettre adressée à un ami ? C'est décidé : "je me suis dit que j'allais tout simplement écrire à quelqu'un qui n'existe pas. (...) Quelqu'un qui pourra comprendre ce que j'écris là, assis devant mon ordinateur. Quelqu'un qui me ressemble, sauf qu'il y a beaucoup de choses que je sais et qu'il ou elle ne sait pas." Un appel ostensible aux lecteurs que nous sommes, sensibles à ces précisions narratologiques amusantes, certes, mais pas aussi naïves qu'on pourrait le croire, lorsqu'on sait qu'un écrivain regarde par-dessus l'épaule de Vincent... C'est ainsi qu'en fin d'ouvrage, Günter Ohnemus l'avoue : "ce fut très agréable d'être à la voix de Gogo Berlinger." Une voix qui fait comprendre combien il est stimulant mais difficile de grandir, une voix à la fois déterminée, prudente et sincère, qui a conscience que l'on ne peut tout dire, qu'il faut savoir taire certaines choses pour ne pas les propager, comme par exemple lorsque Vincent mentionne une blague raciste qui le déstabilise : "la blague la plus horrible que j'aie jamais entendue (...) C'est pourquoi je ne me la raconterais pas ici." Dans le même temps, le narrateur est partagé et s'interroge : "si cette blague horrible m'a fait rire, c'est parce qu'elle était vraiment drôle. Elle était si marrante qu'on était tout d'abord forcé de rire. C'était bien ça le plus horrible."
On s'attache sans mal à ce personnage sans fard, sensible et très entier ; quand Karen s'éloigne de lui - par souci pour sa mère, qui aurait vécu une belle histoire avec le père de Vincent des années auparavant - et que son père, qui soudain se fait despote, lui interdit de la revoir, le garçon, avec l'aide de sa mère (si énigmatique, et à laquelle il voue une admiration sans bornes), part chercher Karen. On quitte avec regret ce "journal" (presque intime...) bien singulier, roman d'apprentissage dont la liberté de ton réjouit jusqu'au bout.

Blandine Longre
(novembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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