|
Grandir
n’est pas subir
Vincent, dit
Gogo, jeune lycéen munichois, est de retour chez lui après
une année d'études passée aux États-Unis.
Il y a laissé Tiffany, et c'est avec émotion qu'il
repense souvent à elle ; mais quand il rencontre Karen une
nouvelle histoire d'amour débute, sous le signe d'une complicité
sentimentale et intellectuelle peu commune. Les deux jeunes gens
n'hésitent pas à faire l'école buissonnière
et parcourent leur ville - des flâneries urbaines agrémentées
d'explorations intérieures gratifiantes, pour l'un comme
pour l'autre.
 |
C'est
à travers le récit généreux et lucide
du jeune homme, ponctué de chansons et de citations,
que nous cheminons, en appréciant son franc-parler :
il a un avis sur beaucoup de choses, fait preuve d'un esprit
critique d'une maturité rare pour son âge et ses
questionnements sur la vie et la mort (à propos de son
frère aîné, danseur à Londres, qui
a le sida et que tous tentent de retenir en vie, il écrit
: "la maladie de Benjy est comme une bombe atomique
silencieuse qui exploserait constamment"), sur l'amour
et la filiation, et sur les contradictions du monde, forment
une grande partie du récit. Vincent est un narrateur
en devenir, un écrivain qui prend forme sous nos yeux,
en développant un style et un humour bien particuliers,
d'un naturel saisissant ; tout est passé au crible de
son intelligence généreuse : anecdotes scolaires
tendres ou graves, petits bonheurs du quotidien, traditions
familiales un peu désuètes, sa passion pour le
tennis et ses grandes découvertes littéraires
: son admiration pour Raymond Carver ; son indifférence
pour le roman Trainspotting - "plutôt
débile et artificiel" ; et les Essais
de Montaigne (en anglais !)... |
Dans le même
temps, il se cherche en tant qu'auteur, ne sachant quelle forme
donner à son récit : journal ? lettre adressée
à un ami ? C'est décidé : "je me suis
dit que j'allais tout simplement écrire à quelqu'un
qui n'existe pas. (...) Quelqu'un qui pourra comprendre ce que j'écris
là, assis devant mon ordinateur. Quelqu'un qui me ressemble,
sauf qu'il y a beaucoup de choses que je sais et qu'il ou elle ne
sait pas." Un appel ostensible aux lecteurs que nous sommes,
sensibles à ces précisions narratologiques amusantes,
certes, mais pas aussi naïves qu'on pourrait le croire, lorsqu'on
sait qu'un écrivain regarde par-dessus l'épaule de
Vincent... C'est ainsi qu'en fin d'ouvrage, Günter Ohnemus
l'avoue : "ce fut très agréable d'être
à la voix de Gogo Berlinger." Une voix qui fait
comprendre combien il est stimulant mais difficile de grandir, une
voix à la fois déterminée, prudente et sincère,
qui a conscience que l'on ne peut tout dire, qu'il faut savoir taire
certaines choses pour ne pas les propager, comme par exemple lorsque
Vincent mentionne une blague raciste qui le déstabilise :
"la blague la plus horrible que j'aie jamais entendue (...)
C'est pourquoi je ne me la raconterais pas ici." Dans
le même temps, le narrateur est partagé et s'interroge
: "si cette blague horrible m'a fait rire, c'est parce
qu'elle était vraiment drôle. Elle était si
marrante qu'on était tout d'abord forcé de rire. C'était
bien ça le plus horrible."
On s'attache sans mal à ce personnage sans fard, sensible
et très entier ; quand Karen s'éloigne de lui - par
souci pour sa mère, qui aurait vécu une belle histoire
avec le père de Vincent des années auparavant - et
que son père, qui soudain se fait despote, lui interdit de
la revoir, le garçon, avec l'aide de sa mère (si énigmatique,
et à laquelle il voue une admiration sans bornes), part chercher
Karen. On quitte avec regret ce "journal" (presque intime...)
bien singulier, roman d'apprentissage dont la liberté de
ton réjouit jusqu'au bout.
Blandine
Longre
(novembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.actes-sud.fr
http://www.actes-sud.fr/junior/
|