Hôtel Iris
Gakken, Tokyo 1996
Actes Sud, 2000
traduit du japonais par
Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, Babel, avril 2002

 

Mari est une jeune fille discrète et obéissante. Elle tient la réception de l'hôtel "Iris", modeste établissement où elle travaille sous la férule de sa mère. Tel en eau calme, rien ne s'y passe, si ce n'est parfois l'infime particularité de tel ou tel client.
L'ouverture du récit d'Ogawa rompt avec violence le ronronnement de ce lieu sans histoire et un rien délétère. Un soir, une femme sort brutalement d'une chambre, insultant avec furie l'homme qui l'accompagne. Ignorant les calomnies qui en dénoncent la perversité, Mari est fascinée par la distinction et l'autorité qui émanent de cet homme vieillissant. C'est lors d'une course banale qu'elle le reconnaîtra et finira par faire sa connaissance, s'engageant dans une relation dont elle semble ignorer les dangers.
Hôtel Iris constitue le septième récit de Yôko Ogawa traduit en français. Plus long que les nouvelles qui l'ont précédées, le lecteur y trouve les thèmes fondamentaux de ses précédents ouvrages, qui font d'Ogawa un écrivain incomparable.
A l'image des relations ambiguës entre la jeune employée et son patron que décrivait L'annulaire, nous retrouvons cette même attirance d'une jeune fille pour l'homme mûr, empreint de mystère et d'assurance. De façon plus globale, les extérieurs vieillis, comme à l'abandon, trouvent leur pendant dans les corps fatigués voire handicapés de tel au tel personnage.

Quelque soient ses particularités, le corps et ses manifestations semblent former le point nodal de la sensibilité aiguë d'Ogawa : jeune ou vieux, sain ou handicapé, jamais la grâce des mouvements n'échappe à son regard. Ainsi en va-t-il de la mort comme de la vie, de la souffrance comme du plaisir :
" Le lien mordant mes chairs boursouflait mon corps. L'homme était habile. Du début jusqu'à la fin, dans un beau mouvement, ses gestes furent parfais. Tous ses doigts remplissaient fidèlement leur rôle et je paraissais l'objet d'un tour de magie. " (p77)

Le corps semble exprimer à lui seul la complexité de la vie, il permet de laisser sourdre la vérité au sein des apparences, la complexité des désirs humains, tour à tour ou à la fois animés de bonté et de cruauté. Corps usé et handicapé, mais fondamentalement bon du vieil homme des Abeilles, corps jeune mais déformé, objet de désirs cruels peint dans La grossesse. Virtuose du malaise, Ogawa semble interroger la part sombre de nos sensibilités. Oscillant avec justesse dans les lieux cachés parce qu'inavouables de l'âme humaine, ceux où viennent s'engouffrer le plaisir dans la faiblesse, ceux voyeuristes du malheur observé. Hôtel Iris constitue en ce sens, et en dehors des interprétations toujours hasardeuses que nous pourrions en donner, une oeuvre accomplie, achevée, celle d'un écrivain talentueux, en pleine possession de ses moyens.

A Mari qui interroge la tristesse soudaine de son curieux compagnon, Ogawa répond ceci:
" - Je ne me sens pas triste parce que solitaire. J'en ai fini avec la tristesse depuis longtemps déjà. Ce n'est pas ça, c'est plutôt la sensation que moi aussi je vais disparaître sans bruit, aspiré par une fissure dans l'atmosphère. A une vitesse ahurissante, à laquelle nul ne peut s'opposer. (...)
- C'est mourir, peut-être ?
- Non, ce n'est pas ça. Tout le monde meurt. Ce dont je parle est quelque chose de beaucoup plus particulier. Je suis entraîné vers cette invisible fissure comme si j'étais le seul à recevoir un châtiment. Même la mort ne m'est pas permise, et je suis obligé d'errer éternellement aux confins du monde. Et personne ne se rend compte de ma disparition. Alors bien sûr, personne n'est triste ".

Lire Ogawa, se laisser happer par son univers étrange, c'est aussi avoir la franchise et l'humilité d'explorer nos propres confins, ceux à la figure hideuse de la peur et de la haine, mais ceux qui sont aussi le propre de chaque être humain.

Héléna André

Du même auteur L'annulaire

récits traduits en français
Les Abeilles , Actes Sud, 1995
La Piscine, Actes Sud, 1995
La Gr
ossesse, Actes sud, 1997
Ces trois récits forment un recueil publié par Babel (co-édition Actes-Sud-Leméac) en 1998.
Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie / un thé qui ne refroidit pas, Actes Sud, 1998.



http://www.fluctuat.net/livres/chroniques/ogawa.htm