Number9dream
(Sceptre, 2001)
en liste pour le Booker Prize 2001
à paraître en français

 

Eiji Miyake quitte son Kyushu rural pour Tokyo, où vit un père dont il ne connaît ni le nom, ni l'adresse : des années auparavant il a promis à sa soeur jumelle de retrouver le géniteur qui n'a jamais cherché à les connaître. Avec quelques maigres économies et sa guitare, il débarque dans la jungle urbaine quelques jours avant son vingtième anniversaire. Une multitude d'aventures rocambolesques l'y attendent, des rencontres inattendues ou terrifiantes avec d'impitoyables mais pathétiques yakusas, des avocats véreux, et aussi de simples citoyens, comme Sega, un jeune hacker ambitieux mais loyal, Miriam, hôtesse dans un club très spécial, Ai Imajo, une jeune pianiste qui rêve de la France et Buntaro, un propriétaire de vidéo club très attachant... Tous se croisent dans cette ville gigantesque, au climat plutôt sinistre, peu accueillante en apparence. Tous, sauf le père tant recherché, rêvé et fantasmé qui semble se dérober à tous les plans qu'Eiji échafaude.

Roman d'éducation, récit initiatique et existentiel, enquête familiale, ce deuxième roman est tout cela à la fois. Le thème abordé (la quête du père, symbolique et réelle, et l'apprentissage de l'échec) a été maintes et maintes fois traité en littérature (on pense entre autres à l'excellent Quand nous étions orphelins de Kazuo Ishiguro) et on pourrait croire le sujet rebattu. Mais ce roman se démarque par une structure rigoureusement élaborée et une démarche stylistique originale ; l'auteur confesse "une faiblesse pour les mariages entre le contenu et la forme" et cette "faiblesse" confère au roman sa riche texture : chacun des huit chapitres qui conte la quête insensée du jeune homme est une variation sur un thème et tente d'explorer un degré de conscience précis, un niveau de réalité, comme si l'esprit humain était formé d'une multitude de couches conscientes : le rêve, l'imaginaire, le sens de la vie, le souvenir, la fatalité, la fiction...

Parfois, on ne sait si ce qu'on lit appartient à la réalité ou à un monde virtuel, si l'auteur et l'esprit torturé d'Eiji ne se jouent pas de nous et des règles romanesques. Il est vrai que cette structuration du récit donne au roman, par instants, un air "exercices de style" un peu surfait, comme si l'auteur souhaitait forcer la démonstration et la rendre plus didactique afin que tous la comprennent bien.
Mais Number9dream ( le titre d'une chanson de John Lennon, qui fait lui aussi de courtes apparitions dans le roman...) comporte des qualités qui rattrapent sans mal ces maladresses : un récit émouvant, souvent cocasse et imprégné de suspens, de surprenantes histoires à tiroirs (le premier chapitre est particulièrement réussi, ainsi que la fable du bouc, de la poule et du pithécanthrope...) et des récits intercalés, comme le journal d'un grand-oncle, kamikaze durant la deuxième guerre mondiale. Le personnage central, en dépit de sa grande naïveté de jeune provincial, n'est pas dénué de recul ni d'autodérision, voire de cynisme. Mais surtout, David Mitchell rend justice à un pays (où il vit depuis quelques années) et à ses habitants, souvent incompris par les occidentaux (qui en conservent à l'esprit des images d'Epinal faussées et simplistes). Ce britannique exilé qui refuse tout ethnocentrisme décrit un monde qu'il connaît bien, sans a priori (mais sans se départir de sens critique) et donne envie de sauter dans le prochain avion pour le Japon...
Le rêve est ici un thème de prédilection, et l'auteur cite, en page de garde, Don Delillo : "Il est beaucoup plus simple d'enterrer la réalité que de se débarrasser de ses rêves". Et en effet, le roman, qui semblait s'achever dans un rêve nostalgique et paisible effectue soudain un revirement brutal vers la réalité et laisse face un neuvième chapitre que l'auteur laisse au lecteur le soin d'imaginer ou de vivre...

B.Longre
(octobre 2001)

L'éditeur
http://www.madaboutbooks.com

l'auteur
http://bookreporter.netscape.com/authors/au-mitchell-david.asp
http://books.guardian.co.uk/reviews/generalfiction/0,6121,449051,00.html

premier chapitre
http://books.guardian.co.uk/bookerprize2001/story/0,1090,566985,00.html

du même auteur, Ghostwritten
http://www.bookbrowse.com/index.cfm?page=title&titleID=613

le Booker Prize
http://www.bookerprize.co.uk/asite/fiction/shortlist/shortlist.html
http://www.alphabetstreet.infront.co.uk/bookerprize.jhtml