Le nom
A Contrario, 2005

 

Exercices d’auto(bio)graphie

La littérature est d’abord une affaire de mots, et le tout est de pouvoir utiliser ce matériau artistiquement, le fin du fin consistant en une combinaison harmonieuse du plus petit nombre de mots possible avec la plus grande longueur de texte (voir par exemple Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau).

Jean-Jacques Nuel – ou, en tout cas – le protagoniste-narrateur (l’unique personnage) qui, dans le livre, s’appelle Jean-Jacques Nuel, a tenté de battre tous les records : bâtir une œuvre d’ampleur infinie, universellement reconnue comme telle, conférant à son auteur l’aura des idoles, en n’utilisant qu’un petit mot de quatre lettres, qui passe par le truchement de l’écriture réitérée à l’envi du statut de nom propre à celui de nom commun décliné sous toutes ses faces, dans toutes ses dimensions, selon toutes les formes esthétiques. Ce petit mot est tout bonnement le nom du narrateur (qui est aussi celui de l’auteur), lieu commun ainsi renouvelé (ce par quoi Cocteau définit la poésie), nom trop usé résonnant de son étrangeté fictionnelle, «comme si c’était appeler les choses / Justement de ce bizarre nom qui est le leur » (Aragon).

L’obsession du nom s’empare du souci de perfection définitive, et alors survient la folie des nombres, l’utopie de la machine littéraire donnant toutes facilités au scripteur, dans une tentative d’épuisement (toute perecquienne) de la vie littéraire : déambulations quotidiennes dans l’appartement, dans le quartier (une Part-Dieu lyonnaise qui n’a en soi rien pour inspirer l’artiste…), courriers aux éditeurs (réponses négatives ou inexistantes), reniement des œuvres antérieures, vains espoirs de notoriété… tout cela pour s’apercevoir au bout du compte que l’écrivain est un homme, avec des souvenirs, le sentiment de la vie et de la mort, qu’il doit faire ce qu’il a à faire, se reposer de temps en temps (disons chaque septième jour), et que la création n’est pas seulement une questions de mécanique et d’arithmétique. Le nom est un roman de la création, et aussi – prénom oblige – une véritable confession d’écrivain.

Jean-Pierre Longre
(septembre 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages, dont Queneau en scènes (PULIM, 2005), ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Du même auteur :

Portraits d'écrivains (Editinter, 2002)

http://www.jeanjacquesnuel.com