N.P.
1996, Rivages
Traduit du Japonais par
D. Palmé et Kyôko Satô
(Banana Yoshimoto, 1990)


Banana Yoshimoto fut révélée par un premier roman, Kitchen, qui eut un énorme succès dans son pays. Elle y évoquait l'instabilité d'une jeune fille à laquelle nombre de Japonais de sa génération s'identifièrent. Avec N.P., édité en 1990 au Japon, l'auteur aborde les thèmes assez semblables de la solitude et du mal-être de cette jeune génération.
Le sujet de départ donne de ce roman au titre sibyllin l'allure d'un roman policier. Cela commence avec l'énigme d'un manuscrit dont tous les traducteurs sont morts en abordant la 98ème nouvelle...Malgré l'aspect énigmatique de l'histoire, le vrai sujet n'a pas grand-chose à voir avec cette apparence d'intrigue : le mystère n'en est pas vraiment un, et "l'enquête" perd de son importance au fur et à mesure que l'histoire progresse, pour laisser la part belle aux relations qui se nouent entre les personnages. Car c'est en eux que réside le véritable intérêt du roman. La narratrice, Kazami, tout comme l'héroïne de Kitchen, se sent complètement perdue après la mort d'un être cher. Dotée d'une sensibilité quasi-instinctive, elle aime percevoir les êtres et les choses au-delà de leur simple aspect. Les personnages de Banana Yoshimoto sont tous un peu étranges, originaux ou farfelus : ils semblent toujours en décalage avec la réalité, perdus dans un monde qui les angoisse ou les déconcerte, mais auquel ils tentent de s'adapter à leur manière, avec une sorte de provocation candide. Mystérieux et naïfs à la fois, comme peuvent l'être les enfants (du reste les personnages de Banana Yoshimoto sont tous très jeunes ou peu marqués par l'âge), ils exercent sur le lecteur une fascination et un attachement qui dépassent l'attrait pour l'intrigue. Ainsi Kazami, suite à un traumatisme d'enfance, s'est installée durant des mois dans un mutisme total, qui lui a permis de développer cette intuition qui la caractérise.
Quant à Sui, l'autre personnage féminin essentiel, elle ne semble destinée qu'à des relations incestueuses, avec son père, puis son frère. Le frère en question, Otohiko, apparaît aux moments les plus impromptus, puis disparaît aussitôt, ne laissant derrière lui qu'une suite de questions sans réponses.
Ces rencontres successives et plus ou moins hasardeuses, qui obligeront néanmoins ces personnages à aller à la rencontre de leur destin, s'accompagnent de descriptions fines, sensibles et lumineuses comme le visage de Sui. Banana Yoshimoto ne plante pas un décor, elle intègre ce décor à son histoire, et en fait un personnage à part entière. Les bruits, les odeurs, les couleurs du Japon sont toujours présents, à travers le regard de Kazami ou par de courtes notations poétiques, à la manière des Haïku, dans la plus pure tradition japonaise.
On découvre ainsi un monde foisonnant et pourtant léger et aérien, qui mêle tragédie et poésie, et qui ne peut que séduire le plus occidental des lecteurs.

P. Mazzoni

Du même auteur, voir les chroniques de Sitartmag :
Le dernier jour
(Picquier, 2001)
Kitchen (Gallimard, 1994)
Lézard
(Rivages, 1999)



l'auteur
http://abyss.hubbe.net/banana.html
http://eastside.free.fr/articles/kitchen.htm

traduction de "Second Honeymoon"
http://bananashoneymoon.cjb.net/