|
Banana Yoshimoto
fut révélée par un premier roman, Kitchen,
qui eut un énorme succès dans son pays. Elle y évoquait
l'instabilité d'une jeune fille à laquelle nombre
de Japonais de sa génération s'identifièrent.
Avec N.P., édité en 1990
au Japon, l'auteur aborde les thèmes assez semblables de
la solitude et du mal-être de cette jeune génération.
Le sujet
de départ donne de ce roman au titre sibyllin l'allure d'un
roman policier. Cela commence avec l'énigme d'un manuscrit
dont tous les traducteurs sont morts en abordant la 98ème
nouvelle...Malgré l'aspect énigmatique de l'histoire,
le vrai sujet n'a pas grand-chose à voir avec cette apparence
d'intrigue : le mystère n'en est pas vraiment un, et "l'enquête"
perd de son importance au fur et à mesure que l'histoire
progresse, pour laisser la part belle aux relations qui se nouent
entre les personnages. Car c'est en eux que réside le véritable
intérêt du roman. La narratrice, Kazami, tout comme
l'héroïne de Kitchen, se sent complètement
perdue après la mort d'un être cher. Dotée d'une
sensibilité quasi-instinctive, elle aime percevoir les êtres
et les choses au-delà de leur simple aspect. Les personnages
de Banana Yoshimoto sont tous un peu étranges, originaux
ou farfelus : ils semblent toujours en décalage avec la réalité,
perdus dans un monde qui les angoisse ou les déconcerte,
mais auquel ils tentent de s'adapter à leur manière,
avec une sorte de provocation candide. Mystérieux et naïfs
à la fois, comme peuvent l'être les enfants (du reste
les personnages de Banana Yoshimoto sont tous très jeunes
ou peu marqués par l'âge), ils exercent sur le lecteur
une fascination et un attachement qui dépassent l'attrait
pour l'intrigue. Ainsi Kazami, suite à un traumatisme d'enfance,
s'est installée durant des mois dans un mutisme total, qui
lui a permis de développer cette intuition qui la caractérise.
Quant à
Sui, l'autre personnage féminin essentiel, elle ne semble
destinée qu'à des relations incestueuses, avec son
père, puis son frère. Le frère en question,
Otohiko, apparaît aux moments les plus impromptus, puis disparaît
aussitôt, ne laissant derrière lui qu'une suite de
questions sans réponses.
Ces rencontres
successives et plus ou moins hasardeuses, qui obligeront néanmoins
ces personnages à aller à la rencontre de leur destin,
s'accompagnent de descriptions fines, sensibles et lumineuses comme
le visage de Sui. Banana Yoshimoto ne plante pas un décor,
elle intègre ce décor à son histoire, et en
fait un personnage à part entière. Les bruits, les
odeurs, les couleurs du Japon sont toujours présents, à
travers le regard de Kazami ou par de courtes notations poétiques,
à la manière des Haïku, dans la plus pure tradition
japonaise.
On découvre
ainsi un monde foisonnant et pourtant léger et aérien,
qui mêle tragédie et poésie, et qui ne peut
que séduire le plus occidental des lecteurs.
P.
Mazzoni
Du
même auteur, voir les chroniques de Sitartmag :
Le dernier jour (Picquier,
2001)
Kitchen
(Gallimard, 1994)
Lézard (Rivages,
1999)

l'auteur
http://abyss.hubbe.net/banana.html
http://eastside.free.fr/articles/kitchen.htm
traduction
de "Second Honeymoon"
http://bananashoneymoon.cjb.net/
|