Antéchrista
2003, Albin Michel



Amélie Nothomb, où comment la « société du spectacle » endort le lecteur.

Avec Antéchrista, Amélie Nothomb signe son douzième roman. Douze romans en douze ans. A chaque rentrée littéraire, un roman. Un succès. Un prix. Une critique dithyrambique. Palmarès flatteur s’il en est. Et pourtant… Le joli tableau se fissure. Une récente chronique du Nouvel Observateur montre qu’on est POUR Amélie Nothomb, ou CONTRE. Qu’elle est capable de déchaîner les pires critiques contre elle, ou de se faire encenser par ses fans. Car oui, Amélie Nothomb est une star ! Une star d’aujourd’hui, version Halloween (pensez à ses chapeaux de sorcière). L’écrivain-star, mélange de rébellion et de provoc (elle aime les fruits pourris, dit-elle), de sexe, icône du mal et des pulsions noires (regardez les photos sensuelles sur son site) et, en même temps, véritable chou-chou des médias, marketer spécialisée dans son auto-promotion et la fabrication de son propre fantasme d’écrivain, adulée par une horde d’admirateurs presque obsédés.
Il est très intéressant à ce sujet de voir sur le site de ses fans comment sa biographie est rédigée, de façon à donner corps au mythe. Lagarde et Michard écrivaient la vie de Baudelaire de la même manière, comme s’il avait été déterminé a priori pour devenir ce qu’il a été…

Lui reprochera-t-on d’utiliser jusqu’au bout un système qui l’utilise, comme Michel Houellebecq peut le faire à sa façon, ou d’autres avant lui ? Non, car un écrivain se repère, avant tout, par ce qu’il écrit. Et qu’au fond, jouer avec les médias peut être une stratégie de résistance comme une autre. Donc : qu’écrit Amélie Nothomb ?
Toujours la même chose, serait-on tenté de dire.
Certes, mais quel écrivain ne poursuit-il pas, inlassablement, la même obsession tout au long de son œuvre ? Qui s’étonne du succès des romans d'Amélie Nothomb devrait se demander pourquoi « ça marche ». Il entendrait alors « ça distrait », « c’est facile » ou encore « y a du suspense » (véridique, demandez à ma grand-mère !). Et c’est vrai, tout cela est vrai. Et on ne peut reprocher à un roman de distraire, d’être facilement lu ou de provoquer chez le lecteur le désir de savoir la fin.

Le style, peut être ? Quand on lit Laurent Mauvignier, qu’on aime ou pas, on comprend ce que c’est que le style. Certains ont un style marqué, d’autres non, plus lisse, quasi-banal, comme celui d’Amélie Nothomb. Mais un style lisse et banal est-il encore un style… ? On rétorquera toujours que le style, marqué ou non, est affaire de goût. Certes.

Par contre, on sera plus gêné d’entendre « c’est profond ». La spécialité d'Amélie Nothomb, c‘est de faire semblant. En nous prenant par la main, elle nous raconte une petite histoire (environ 150 pages formatées avec une maquette toujours très aérée chez Albin Michel), l’air de rien. La théorie derrière, c’est que l’essentiel est invisible avec les yeux, et que derrière la légèreté, se loge le grave, le profond, le métaphysique.
Au fond, cette technique est bien banale, d’autres l’utilisent au moins autant qu’elle (Maxence Fermine, par exemple). Mais alors que chez les précédents le trait se fait léger, ici, le crayonné est appuyé, caricatural, exagéré. Amélie et ses gros sabots prennent un sujet pseudo-philosophique et le traitent en mettant en scène des personnages. Chaque fois, même technique : prenez des gens banals, une situation banale, et rajoutez-y une méga-dose de suspense tirée d’un événement très très très surprenant qui piège le lecteur. Exemple : un mystérieux voisin qui vient chez vous de 4 à 6 tous les jours sans parler. Un supérieur hiérarchique nippon qui vous aboie dessus sans raison et vous rend à l’état d’esclave absolu. Quel lecteur ne serait pas avide de connaître la fin de l’histoire pour enfin comprendre le pourquoi en bénéficiant, au passage, des béatitudes que Ma-sorcière-bien-aimée-Amélie daigne nous enseigner dans sa sagesse ?
Ce qui fait sombrer le roman dans le ridicule, c’est la suite de réflexions pseudo-philosophiques qui nimbe l’histoire. Le lecteur, comme le héros, sort transformé de l’aventure qu’il a subie : Amélie-san dans Stupeurs et tremblements a vaincu la haine incompréhensible que lui voue sa supérieure par un pacifisme mou à la Gandhi (« je résiste en tendant l’autre joue »), le vieux prof de grec a tué son voisin muet pour le libérer et se libère lui-même dans Les catilinaires.

La dernière production est du pareil au même. Une jeune fille encore innocente et prude, à l’orée de son adolescence (donc : pleine de désirs retenus par sa gaucherie) rencontre une fille de sa classe, même âge, beaucoup plus émancipée, qui profite de la situation. Blanche contre Christa (on appréciera le choix original des prénoms à sa juste valeur). Outre le déjà vu de la jeune fille qui cherche une amie et trouve un vampire (le roman de Anne-Sophie Brame, Respire, sorti en 2001, a eu tout autant de succès), l’histoire repose sur le même procédé que les précédents best-sellers : créer un mystère à partir d’une situation, au début terriblement réelle, mais qui devient progressivement irréaliste si bien que le lecteur « doit » se consumer de désir pour connaître enfin la chute. Ici, le procédé devient grotesque. Quand le mystère s’éclaircit, la déception s’empare du lecteur, soit parce qu’on ne peut y croire, soit parce que, au fond, il n’y a rien. Et c’est bien là le drame d’Amélie Nothomb, c’est qu’il n’y a rien. Tout ça pour ça ! Amélie ne trouve pas. Douze romans, et elle n’a toujours pas trouvé.
Espérons, pour elle, qu’elle trouve un jour.
Espérons, pour nous, qu’elle garde davantage ses brouillons auprès d’elle…
On arrêtera là cette diatribe.
Alors, faut-il lire Amélie Nothomb ? Oui, mais pour les « bonnes raisons » : pour comprendre la mécanique interne d’un roman et déjouer le mauvais tour que joue l’emprise de la « société du spectacle » à la littérature. Soyez vigilants !

David Piovesan
(novembre 2003)

Du même auteur
Stupeur et tremblements (A. Michel, 1999)

Quelques liens fort utiles pour décrypter le mythe
http://www.mademoisellenothomb.com/