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Amélie Nothomb, où comment la «
société du spectacle » endort le lecteur.
Avec Antéchrista,
Amélie Nothomb signe son douzième roman. Douze romans
en douze ans. A chaque rentrée littéraire, un roman.
Un succès. Un prix. Une critique dithyrambique. Palmarès
flatteur s’il en est. Et pourtant… Le joli tableau se
fissure. Une récente chronique du Nouvel Observateur
montre qu’on est POUR Amélie Nothomb, ou CONTRE. Qu’elle
est capable de déchaîner les pires critiques contre
elle, ou de se faire encenser par ses fans. Car oui, Amélie
Nothomb est une star ! Une star d’aujourd’hui, version
Halloween (pensez à ses chapeaux de sorcière). L’écrivain-star,
mélange de rébellion et de provoc (elle aime les fruits
pourris, dit-elle), de sexe, icône du mal et des pulsions
noires (regardez les photos sensuelles sur son site) et, en même
temps, véritable chou-chou des médias, marketer spécialisée
dans son auto-promotion et la fabrication de son propre fantasme
d’écrivain, adulée par une horde d’admirateurs
presque obsédés.
Il est très intéressant à ce sujet de voir
sur le site de ses fans comment sa biographie est rédigée,
de façon à donner corps au mythe. Lagarde et Michard
écrivaient la vie de Baudelaire de la même manière,
comme s’il avait été déterminé
a priori pour devenir ce qu’il a été…
Lui reprochera-t-on
d’utiliser jusqu’au bout un système qui l’utilise,
comme Michel Houellebecq peut le faire à sa façon,
ou d’autres avant lui ? Non, car un écrivain se repère,
avant tout, par ce qu’il écrit. Et qu’au fond,
jouer avec les médias peut être une stratégie
de résistance comme une autre. Donc : qu’écrit
Amélie Nothomb ?
Toujours la même chose, serait-on tenté de dire.
Certes, mais quel écrivain ne poursuit-il pas, inlassablement,
la même obsession tout au long de son œuvre ? Qui s’étonne
du succès des romans d'Amélie Nothomb devrait se demander
pourquoi « ça marche ». Il entendrait alors «
ça distrait », « c’est facile » ou
encore « y a du suspense » (véridique, demandez
à ma grand-mère !). Et c’est vrai, tout cela
est vrai. Et on ne peut reprocher à un roman de distraire,
d’être facilement lu ou de provoquer chez le lecteur
le désir de savoir la fin.
Le style, peut
être ? Quand on lit Laurent
Mauvignier, qu’on aime ou pas, on comprend ce
que c’est que le style. Certains ont un style marqué,
d’autres non, plus lisse, quasi-banal, comme celui d’Amélie
Nothomb. Mais un style lisse et banal est-il encore un style…
? On rétorquera toujours que le style, marqué ou non,
est affaire de goût. Certes.
Par contre,
on sera plus gêné d’entendre « c’est
profond ». La spécialité d'Amélie Nothomb,
c‘est de faire semblant. En nous prenant par la main, elle
nous raconte une petite histoire (environ 150 pages formatées
avec une maquette toujours très aérée chez
Albin Michel), l’air de rien. La théorie derrière,
c’est que l’essentiel est invisible avec les yeux, et
que derrière la légèreté, se loge le
grave, le profond, le métaphysique.
Au fond, cette technique est bien banale, d’autres
l’utilisent au moins autant qu’elle (Maxence Fermine,
par exemple). Mais alors que chez les précédents le
trait se fait léger, ici, le crayonné est appuyé,
caricatural, exagéré. Amélie et ses gros sabots
prennent un sujet pseudo-philosophique et le traitent en mettant
en scène des personnages. Chaque fois, même technique
: prenez des gens banals, une situation banale, et rajoutez-y une
méga-dose de suspense tirée d’un événement
très très très surprenant qui piège
le lecteur. Exemple : un mystérieux voisin qui vient chez
vous de 4 à 6 tous les jours sans parler. Un supérieur
hiérarchique nippon qui vous aboie dessus sans raison et
vous rend à l’état d’esclave absolu. Quel
lecteur ne serait pas avide de connaître la fin de l’histoire
pour enfin comprendre le pourquoi en bénéficiant,
au passage, des béatitudes que Ma-sorcière-bien-aimée-Amélie
daigne nous enseigner dans sa sagesse ?
Ce qui fait sombrer le roman dans le ridicule, c’est la suite
de réflexions pseudo-philosophiques qui nimbe l’histoire.
Le lecteur, comme le héros, sort transformé de l’aventure
qu’il a subie : Amélie-san dans Stupeurs
et tremblements a vaincu la haine incompréhensible
que lui voue sa supérieure par un pacifisme mou à
la Gandhi (« je résiste en tendant l’autre
joue »), le vieux prof de grec a tué son voisin
muet pour le libérer et se libère lui-même dans
Les catilinaires.
La dernière production
est du pareil au même. Une jeune fille encore innocente et
prude, à l’orée de son adolescence (donc : pleine
de désirs retenus par sa gaucherie) rencontre une fille de
sa classe, même âge, beaucoup plus émancipée,
qui profite de la situation. Blanche contre Christa (on appréciera
le choix original des prénoms à sa juste valeur).
Outre le déjà vu de la jeune fille qui cherche une
amie et trouve un vampire (le roman de Anne-Sophie Brame, Respire,
sorti en 2001, a eu tout autant de succès), l’histoire
repose sur le même procédé que les précédents
best-sellers : créer un mystère à partir d’une
situation, au début terriblement réelle, mais qui
devient progressivement irréaliste si bien que le lecteur
« doit » se consumer de désir pour connaître
enfin la chute. Ici, le procédé devient grotesque.
Quand le mystère s’éclaircit, la déception
s’empare du lecteur, soit parce qu’on ne peut y croire,
soit parce que, au fond, il n’y a rien. Et c’est bien
là le drame d’Amélie Nothomb, c’est qu’il
n’y a rien. Tout ça pour ça ! Amélie
ne trouve pas. Douze romans, et elle n’a toujours pas trouvé.
Espérons, pour elle, qu’elle trouve un jour.
Espérons, pour nous, qu’elle garde davantage ses brouillons
auprès d’elle…
On arrêtera là cette diatribe.
Alors, faut-il lire Amélie Nothomb ? Oui, mais pour les «
bonnes raisons » : pour comprendre la mécanique interne
d’un roman et déjouer le mauvais tour que joue l’emprise
de la « société du spectacle » à
la littérature. Soyez vigilants !
David
Piovesan
(novembre 2003)

Du
même auteur
Stupeur et tremblements (A. Michel, 1999)
Quelques
liens fort utiles pour décrypter le mythe
http://www.mademoisellenothomb.com/
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