Noir métal au cœur de Metaleurop
Xavier Bétaucourt & Jean-Luc Loyer

Delcourt (Mirages), 2006


 

Histoire d'une mort annoncée

Noir métal s’inscrit dans la veine du reportage en bande dessinée, qu’a inaugurée Etienne Davodeau, avec Rural ! chez le même éditeur, puis avec plus récemment Les Mauvaises gens, et que d’autres dessinateurs ont suivie également en signant des albums intéressants*.
Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt, tous deux nés dans le Nord Pas-de-Calais, signent un reportage passionnant consacré à l’un des grands scandale de notre belle société libérale vouée tout entière au dieu Actionnariat : la fermeture de l’usine Eurométal, située à Noyelles-Godault, dans le Nord.

Rappelons les faits : par un fax très laconique arrivé un vendredi soir de janvier 2003 à l’usine, les dirigeants parisiens annoncent froidement que l’usine ferme sur le champ, que 700 emplois sont supprimés, qu’il n’y a pas de plan social. Si l’on ajoute à cette catastrophe les 500 emplois indirects qui sont menacés, la fermeture de l’usine signifie la mort économique de la région qui ne vivait que pour et grâce à Metaleurop. Les ouvriers, largement soutenus par leurs femmes, ont aussitôt riposté et ont occupé leur usine durant onze semaines avant de se rendre et d’accepter le plan social concocté par les ministres de la Fonction Publique et des Affaires Sociales. Aujourd’hui plus de trois cents métallos n’ont pas retrouvé de travail et treize se sont suicidés.
Jean-Luc Loyer, gars du Nord émigré en Charente, est resté très attaché à sa région natale, où il retourne souvent et dont il a parlé avec beaucoup de tendresse dans deux albums autobiographiques : Les mangeurs de cailloux et La Boîte à 1 franc (Delcourt, Encrages).
Xavier Bétaucourt, journaliste, a couvert pour la chaîne régionale du nord, C9 Télévision, l’ensemble du conflit Métaleurop, et connaît donc particulièrement ce conflit et la manière dont les grands médias nationaux ont répercuté la lutte, et notamment le moment où, par désespoir, les ouvriers ont jeté dans la rivière tout ce qui traînait encore dans l’usine. (page 85)
Jean-Luc Loyer : « N’empêche que pour moi, vu de la Charente, c’était juste une bande de gros cons qui balançaient de l’acide à la flotte !»
Xavier Bétaucourt : « Tu te réfères à un reportage qui est passé sur TF1. Et c’est là où tu te trompes. Les gestes des ouvriers étaient des erreurs, et les infos répercutaient ces gestes. »
Jean-Luc : « Du coup, de victimes, les métallos devenaient coupables. »

Xavier et Jean-Luc ont décidé de faire cet album ensemble et ont passé beaucoup de temps sur les lieux, dans la région, dans la commune de Noyelles-Godault, sur le site désaffecté mais encore dangereux de l’usine, où les gamins vont jouer ! Ils ont rencontré les métallos, ceux qui ont participé à la lutte, leurs femmes, certains commerçants, des paysans de la région, des médecins afin de rendre compte à travers des voix les plus multiples possibles, de l’ampleur du drame et du scandale, et des mécanismes complexes qui ont joué jusqu’à la fermeture de l’usine. On les voit sur le terrain tous les deux avec les acteurs du drame, ils dialoguent, ils réfléchissent, ils expliquent aux lecteurs, ils démontrent, ils prennent très clairement parti. Le préambule est à cet égard très clair : Ne nous y trompons pas, et annonce le ton et la démarche.

L’album est construit en cinq chapitres : Du rififi chez les Ch’tis – Tout en haut de ch’terril – La tiote souris m’a dit – Une goutte d’jus – Jeux de mains…, précédés d’un prologue très percutant et suivis de notes qui apportent des compléments d’informations précieux et d’une chronologie de l’histoire de la société, de Malfinado, petite fonderie installée par des Italiens dans la région en 1894, en passant par la société Pennaroya, qui la rachète en 1920 et qui en fait le premier centre européen de fabrication de métaux non ferreux (plomb, zinc et germanium), jusqu’à la fusion entre Pennaroya et Preusag pour donner naissance à Metaleurop en 1988.

Le prologue ou le récit d’une journée ordinaire, ordinaire pour quelques-uns et d’une mort annoncée :
Vendredi, début de week-end, les villes se vident, le stade de Lens se remplit pour le match Lens-Sedan. Pendant ce temps à Paris, au siège de Metaleurop SA, on attend les ordres. Au même moment, le maire de la commune voisine de Noyelles-Godault est face à un dilemme : l’usine d’à-côté fabrique du plomb, fait vivre la région dans laquelle le taux de saturnisme est 18 fois supérieur aux normes autorisées et les enfants de 0 à 6 ans en sont les premières victimes. A Noyelles, Hamed le métallo part faire une promenade car il est en arrêt de maladie, le temps que le taux excessif de plomb qu’il a dans le sang redescende. Ce même jour, quelque part sur un golf suisse, les actionnaires de Glencore, leader mondial des métaux non ferreux auquel appartient Metaleurop, ont un petit souci sur leur green : Metaleurop ne rapporte pas assez d’argent aux actionnaires, il faut donc fermer. Pas plus compliqué que cela ! Dans l’après-midi, Jacques le paysan retourne jusqu’à sa ferme abandonnée, que la région lui a rachetée car Metaleurop avait empoisonné sa terre et ses bêtes. Il a le blues. A 17h, le fax de Paris tombe dans les locaux vides de l’usine de Noyelles et disent la mort du pays. Pas d’état d’âme, pas de bruit, pas de courage. On ferme, point, débrouillez-vous avec cela !

Ensuite, on suit nos deux reporters dans leur enquête de terrain à partir de mars 2002, au bistrot de L’Etrier où un métallo leur raconte comment une énorme cargaison d’or (nécessaire pour l’extraction du plomb) a mystérieusement disparu sans qu’on le recherche plus que cela ; chez Jacques le paysan, qui leur dit sa lutte pour que l’on reconnaisse le préjudice subi sur sa ferme à cause de Metaleurop et son attente de dix-huit ans pour se faire indemniser ; sur le site même de l’usine, où Edmond, un vieux de la vieille, leur explique la vie à l’usine, la manière dont le travail était organisé, les lieux stratégiques, la pénibilité, la rapidité avec laquelle l’usine a été pillée à la fermeture par… les vigiles chargés de sa surveillance ! Puis Farid, le délégué syndical et le porte-parole des ouvriers s’exprime à son tour et leur fait un historique de l’usine et de la lutte. Ils rencontrent aussi des femmes, membres de l’association qui a porté plainte contre la société pour le motif d’empoisonnement et de pollution excessive, qui racontent le paradoxe auquel ils devaient faire face : tout le monde dans la région connaissait le problème du saturnisme et de la pollution excessive, mais ne voulait rien dire à cause de la situation de monopole de l’usine !

La démonstration de Bétaucourt et Loyer est passionnante et très étayée, ils montrent tous les rouages du système et la difficulté de lutter contre des gens que l’on ne connaît pas, espèce de nébuleuse actionnaires, qui décident ainsi de la vie et de la mort des gens. Ils montrent aussi la formidable puissance du médium Bande dessinée et de son intérêt à expliquer, démontrer, faire réfléchir. En tant que lecteur, on éprouve tout au long de l’album un sentiment de colère et de révolte devant tant de gâchis au nom de la rentabilité immédiate !
Un travail très intéressant et un album indispensable.

Catherine Gentile
(mai 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

http://www.editions-delcourt.fr/

 

 

Bibliographie

Quelques reportages en bande dessinée

Paroles de parloirs, sous la direction d’Eric Corbeyrand, Delcourt (Encrages), 2003
Paroles de taulards, sous la direction d’Eric Corbeyrand, Delcourt (Encrages), 2004
Paroles de sourds, sous la direction d’Eric Corbeyrand, Delcourt (Encrages), 2005
Rural !, d’Etienne Davodeau, Delcourt (Encrages), 2001
Les mauvaises gens, d’Etienne Davodeau, Delcourt (Encrages), 2005
Shenzen, de Guy Delisle, L’Association, 2000
Pyong Yang, de Guy Delisle, L’Association, 2002
Le Photographe, de Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre, Dupuis (Aire libre), 2004
Dans la prison, de Kazuichi Hanawa, Ego comme X, 2005
Passage afghan, de Ted Rall, La Boîte à bulles, 2004
Le 11ème jour, de Sandrine Revel, Delcourt, 2002
Clichés de Beyrouth, de Bruno et Sylvain Ricard et Christophe Gaultier, Humanoïdes associés (Tohu Bohu), 2004
A l’ombre des tours mortes, de Art Spiegelman, chez Casterman, 2004
Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre, de Philippe Squarzoni, Les Requins marteaux, 2003

Les albums de Joe Sacco :
Soba, une histoire de Bosnie, Rackham, 2000
Goradze, de Joe Sacco, Rachkam, 2001
Palestine, de Joe Sacco, Vertige Graphic, 2002
The Fixer : une histoire de Sarajevo, de Joe Sacco, Racham, 2005