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Histoire d'une
mort annoncée
Noir
métal s’inscrit dans la veine du reportage
en bande dessinée, qu’a inaugurée
Etienne Davodeau, avec Rural ! chez
le même éditeur, puis avec plus récemment Les
Mauvaises gens, et que d’autres dessinateurs ont suivie
également en signant des albums intéressants*.
Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt, tous deux nés
dans le Nord Pas-de-Calais, signent un reportage passionnant consacré
à l’un des grands scandale de notre belle société
libérale vouée tout entière au dieu Actionnariat
: la fermeture de l’usine Eurométal, située
à Noyelles-Godault, dans le Nord.
Rappelons les
faits : par un fax très laconique arrivé un vendredi
soir de janvier 2003 à l’usine, les dirigeants parisiens
annoncent froidement que l’usine ferme sur le champ, que 700
emplois sont supprimés, qu’il n’y a pas de plan
social. Si l’on ajoute à cette catastrophe les 500
emplois indirects qui sont menacés, la fermeture de l’usine
signifie la mort économique de la région qui ne vivait
que pour et grâce à Metaleurop. Les ouvriers, largement
soutenus par leurs femmes, ont aussitôt riposté et
ont occupé leur usine durant onze semaines avant de se rendre
et d’accepter le plan social concocté par les ministres
de la Fonction Publique et des Affaires Sociales. Aujourd’hui
plus de trois cents métallos n’ont pas retrouvé
de travail et treize se sont suicidés.
Jean-Luc Loyer, gars du Nord émigré en Charente, est
resté très attaché à sa région
natale, où il retourne souvent et dont il a parlé
avec beaucoup de tendresse dans deux albums autobiographiques :
Les mangeurs de cailloux et
La Boîte à 1 franc (Delcourt, Encrages).
Xavier Bétaucourt, journaliste, a couvert pour la chaîne
régionale du nord, C9 Télévision, l’ensemble
du conflit Métaleurop, et connaît donc particulièrement
ce conflit et la manière dont les grands médias nationaux
ont répercuté la lutte, et notamment le moment où,
par désespoir, les ouvriers ont jeté dans la rivière
tout ce qui traînait encore dans l’usine. (page 85)
Jean-Luc Loyer : « N’empêche que pour moi,
vu de la Charente, c’était juste une bande de gros
cons qui balançaient de l’acide à la flotte
!»
Xavier Bétaucourt : « Tu te réfères
à un reportage qui est passé sur TF1. Et c’est
là où tu te trompes. Les gestes des ouvriers étaient
des erreurs, et les infos répercutaient ces gestes. »
Jean-Luc : « Du coup, de victimes, les métallos
devenaient coupables. »
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Xavier
et Jean-Luc ont décidé de faire cet album ensemble
et ont passé beaucoup de temps sur les lieux, dans
la région, dans la commune de Noyelles-Godault, sur
le site désaffecté mais encore dangereux de
l’usine, où les gamins vont jouer ! Ils ont rencontré
les métallos, ceux qui ont participé à
la lutte, leurs femmes, certains commerçants, des paysans
de la région, des médecins afin de rendre compte
à travers des voix les plus multiples possibles, de
l’ampleur du drame et du scandale, et des mécanismes
complexes qui ont joué jusqu’à la fermeture
de l’usine. On les voit sur le terrain tous les deux
avec les acteurs du drame, ils dialoguent, ils réfléchissent,
ils expliquent aux lecteurs, ils démontrent, ils prennent
très clairement parti. Le préambule est à
cet égard très clair : Ne nous y trompons pas,
et annonce le ton et la démarche. |
L’album
est construit en cinq chapitres : Du rififi chez les Ch’tis
– Tout en haut de ch’terril – La tiote souris
m’a dit – Une goutte d’jus – Jeux de mains…,
précédés d’un prologue très percutant
et suivis de notes qui apportent des compléments d’informations
précieux et d’une chronologie de l’histoire de
la société, de Malfinado, petite fonderie installée
par des Italiens dans la région en 1894, en passant par la
société Pennaroya, qui la rachète en 1920 et
qui en fait le premier centre européen de fabrication de
métaux non ferreux (plomb, zinc et germanium), jusqu’à
la fusion entre Pennaroya et Preusag pour donner naissance à
Metaleurop en 1988.
Le prologue
ou le récit d’une journée ordinaire, ordinaire
pour quelques-uns et d’une mort annoncée :
Vendredi, début de week-end, les villes se vident, le stade
de Lens se remplit pour le match Lens-Sedan. Pendant ce temps à
Paris, au siège de Metaleurop SA, on attend les ordres. Au
même moment, le maire de la commune voisine de Noyelles-Godault
est face à un dilemme : l’usine d’à-côté
fabrique du plomb, fait vivre la région dans laquelle le
taux de saturnisme est 18 fois supérieur aux normes autorisées
et les enfants de 0 à 6 ans en sont les premières
victimes. A Noyelles, Hamed le métallo part faire une promenade
car il est en arrêt de maladie, le temps que le taux excessif
de plomb qu’il a dans le sang redescende. Ce même jour,
quelque part sur un golf suisse, les actionnaires de Glencore, leader
mondial des métaux non ferreux auquel appartient Metaleurop,
ont un petit souci sur leur green : Metaleurop ne rapporte pas assez
d’argent aux actionnaires, il faut donc fermer. Pas plus compliqué
que cela ! Dans l’après-midi, Jacques le paysan retourne
jusqu’à sa ferme abandonnée, que la région
lui a rachetée car Metaleurop avait empoisonné sa
terre et ses bêtes. Il a le blues. A 17h, le fax de Paris
tombe dans les locaux vides de l’usine de Noyelles et disent
la mort du pays. Pas d’état d’âme, pas
de bruit, pas de courage. On ferme, point, débrouillez-vous
avec cela !
Ensuite, on
suit nos deux reporters dans leur enquête de terrain à
partir de mars 2002, au bistrot de L’Etrier où un métallo
leur raconte comment une énorme cargaison d’or (nécessaire
pour l’extraction du plomb) a mystérieusement disparu
sans qu’on le recherche plus que cela ; chez Jacques le paysan,
qui leur dit sa lutte pour que l’on reconnaisse le préjudice
subi sur sa ferme à cause de Metaleurop et son attente de
dix-huit ans pour se faire indemniser ; sur le site même de
l’usine, où Edmond, un vieux de la vieille, leur explique
la vie à l’usine, la manière dont le travail
était organisé, les lieux stratégiques, la
pénibilité, la rapidité avec laquelle l’usine
a été pillée à la fermeture par…
les vigiles chargés de sa surveillance ! Puis Farid, le délégué
syndical et le porte-parole des ouvriers s’exprime à
son tour et leur fait un historique de l’usine et de la lutte.
Ils rencontrent aussi des femmes, membres de l’association
qui a porté plainte contre la société pour
le motif d’empoisonnement et de pollution excessive, qui racontent
le paradoxe auquel ils devaient faire face : tout le monde dans
la région connaissait le problème du saturnisme et
de la pollution excessive, mais ne voulait rien dire à cause
de la situation de monopole de l’usine !
La démonstration
de Bétaucourt et Loyer est passionnante et très étayée,
ils montrent tous les rouages du système et la difficulté
de lutter contre des gens que l’on ne connaît pas, espèce
de nébuleuse actionnaires, qui décident ainsi de la
vie et de la mort des gens. Ils montrent aussi la formidable puissance
du médium Bande dessinée et de son intérêt
à expliquer, démontrer, faire réfléchir.
En tant que lecteur, on éprouve tout au long de l’album
un sentiment de colère et de révolte devant tant de
gâchis au nom de la rentabilité immédiate !
Un travail très intéressant et un album indispensable.
Catherine
Gentile
(mai 2006)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse
et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

http://www.editions-delcourt.fr/
Bibliographie
Quelques
reportages en bande dessinée
Paroles
de parloirs, sous la direction d’Eric Corbeyrand,
Delcourt (Encrages), 2003
Paroles de taulards, sous la direction
d’Eric Corbeyrand, Delcourt (Encrages), 2004
Paroles de sourds, sous la direction d’Eric
Corbeyrand, Delcourt (Encrages), 2005
Rural !, d’Etienne Davodeau, Delcourt
(Encrages), 2001
Les mauvaises gens, d’Etienne
Davodeau, Delcourt (Encrages), 2005
Shenzen, de Guy Delisle, L’Association,
2000
Pyong Yang, de Guy Delisle, L’Association,
2002
Le Photographe, de Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre,
Dupuis (Aire libre), 2004
Dans la prison, de Kazuichi Hanawa, Ego
comme X, 2005
Passage afghan, de Ted Rall, La Boîte
à bulles, 2004
Le 11ème jour, de Sandrine Revel,
Delcourt, 2002
Clichés de Beyrouth, de Bruno et
Sylvain Ricard et Christophe Gaultier, Humanoïdes associés
(Tohu Bohu), 2004
A l’ombre des tours mortes, de Art
Spiegelman, chez Casterman, 2004
Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre,
de Philippe Squarzoni, Les Requins marteaux, 2003
Les
albums de Joe Sacco :
Soba, une histoire de Bosnie, Rackham,
2000
Goradze, de Joe Sacco, Rachkam, 2001
Palestine, de Joe Sacco, Vertige Graphic,
2002
The Fixer : une histoire de Sarajevo,
de Joe Sacco, Racham, 2005
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