L’Embaumeur
Fayard, 2004

Le livre de poche, 2006

 

 

Pour tout savoir sur le métier de thanatopracteur
et autres activités mystérieuses pratiquées en la ville d’Auxerre

La ville d’Auxerre est le terrain d’étranges événements. Il ne s’agit pas (seulement) des crimes d’Emile Louis, mais d’autres meurtres ou disparitions inexplicables, inexpliquées en tout cas jusqu’aux dernières pages du roman. Roman foisonnant, drôle, tragique, haletant, macabre, humoristique, grand-guignolesque, satirique, savant, cocasse, épique, pathétique, dont l’épaisseur littéraire est faite de tous les registres et de tous les événements qui se succèdent et se superposent sans relâche. Au lecteur pourtant revient la tâche de percer les non-dits (auxquels l’auteur, qui n’est pas en reste d’humbles allusions autoréférentielles, dresse au passage «une stèle», «monument» dédié «aux secrets et aux hontes, aux pudeurs et à l’indicible, au trop complexe, au trop douloureux, à l’insaisissable, à l’inarticulable, à l’ineffable»), et de deviner qui sera finalement le véritable romancier, celui qui tire vraiment les ficelles de cette Divine Comédie ou de cette Comédie humaine.

Car ils sont bien humains, les personnages qui grouillent dans ces pages ; en proie au mystère, mais bien humains, entre réalité et fiction. Il y a le narrateur, Christophe Régnier, auxerrois bon teint (si tant est que cela existe), enquêteur dilettante, qui s’intéresse aux «premières fois» et les met en fiches ; entre autres : «Quand, pour la première fois, a-t-on dépassé sur les routes françaises les cent morts par jour ?» «Quand a-t-on pour la première fois au XXe siècle dépassé les cent mille morts dans un génocide ?» «Quand, pour la première fois, la couche d’ozone qui entoure la terre a-t-elle été trouée ?»… Il y a sa compagne Eglantine et Prune la sœur de celle-ci ; il y a Morawski le bibliothécaire, Cluzot le commissaire, Quentin le jeune séducteur, l’oncle Aubin, vieil anarchiste, une quantité innombrable de figures pittoresques…

Il y a surtout Monsieur Léonard, l’Embaumeur, voisin de Christophe, qui se laisse volontiers fasciner par ses activités morbides : il saura tout sur les techniques qui permettent de conserver les cadavres en attente de funérailles, détails macabres à souhait, dans lesquels la mort devient œuvre d’art.

Métier des plus sérieux et des plus passionnants que celui d’embaumeur, rappelant par exemple que ce que nous nommons la vie se réduit souvent à des apparences : celles que l’on fournit aux autres, dans les lieux publics ou dans les salons à la mode, et jusque dans les entretiens intimes et les tête-à-tête amoureux. L’auteur s’adonne avec de périodiques délices à la satire sociale, indulgente ou sans pitié, par exemple dans de belles scènes où s’agitent de jeunes néo-situationnistes venus bouleverser l’ordre établi des rites littéraires officiels ou d’atrabilaires tribuns de comices culturels mêlés à des PDG snobs et ridiculement anglo-américanomanes. La « soirée Sollers-Angot-Houellebecq » organisée dans le stade de football, devant une foule de supporters agités, est un mémorable et impayable morceau de bravoure (ou d’anthologie). Jean-Pierre Mocky (dont Dominique Noguez a été par ailleurs dialoguiste) pointe sans vergogne son nez ironique entre les lignes.

Tout compte fait et malgré les apparences, la fiction n’est pas très éloignée de la réalité, et ce roman aux allures débridées mais à la construction parfaitement maîtrisée est une vraie affaire de vie et de mort.

Jean-Pierre Longre
(décembre 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

Dominique Noguez est membre de l’Académie de la Carpette anglaise, et c’est tout à son honneur. Rappelons que la Carpette anglaise, « prix d’indignité civique », est attribuée à une personnalité « qui s’est particulièrement distinguée par son acharnement à promouvoir la domination de l’anglo-américain en France au détriment de la langue française ». Les derniers lauréats en sont Claude Thélot et Jean-Claude Trichet.
Voir à ce propos la revue Lettre(s), éditée par l’Asselaf «pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française», n° 38, novembre 2004. asselaf@wanadoo.fr

http://www.asselaf.org

http://www.fayard.fr