The Time Traveler's Wife
Janvier 2004, Jonathan Cape


Le temps n'est rien
Michel Lafon, 2005

 

 

"L'ennemi vigilant et funeste, le temps"
(Charles Baudelaire)

"Ah! Monsieur, c'est ici que vous allez voir combien nous sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a de choses bizarres écrites sur le grand rouleau ! "
(Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître)

Depuis l'âge de cinq ans, Henry DeTamble, bibliothécaire à Chicago, souffre d’un dysfonctionnement génétique énigmatique, une déficience temporelle (le "Chrono-Impairment" en anglais), dérèglement engendré par la tension nerveuse et, quand la plupart des mortels n’auraient qu’une simple migraine, lui est transporté dans un autre espace-temps... Le plus souvent dans le passé, son propre passé, et parfois dans l’avenir : il revisite son enfance, quelques scènes traumatisantes qui ne lui laissent que peu de répit, mais aussi l’enfance de Clare, celle qui lui est « destinée » ; il a parfois l’occasion de rencontrer ses doubles, à divers stades de son/leur existence et, devenu adulte, sert aussi de guide et de mentor aux petits Henry débutants… Voyager dans le temps n’est pas de tout repos et peut parfois s’avérer dangereux : Henry n’a ni machine, ni possibilité d’emporter quoi que ce soit lors de ces détours ou projections forcés, dictés par les caprices du temps ; ses déplacements sont involontaires, soudains et imprévisibles et c’est toujours nu comme un vers qu’il atterrit dans des lieux et des époques qui ne lui sont pas nécessairement familiers. C’est ainsi qu’il a rencontré/rencontre/rencontrera Clare, enfant et adolescente, à intervalles irréguliers, alors qu’il avait/a/aura une trentaine d’années ; quand la jeune fille le retrouve dans le « présent » (si ce concept a encore un sens ici...) elle a vingt ans et lui vingt-huit, elle le connaît bien (depuis qu’elle a six ans), mais lui n’a pas encore fait sa connaissance… Clare sait pourtant qu’elle va l’aimer et l’épouser, c’est une certitude.

Au premier abord, cet imbroglio amusant fausse tous les repères spatio-temporels que l'on rencontre habituellement dans un univers romanesque et le lecteur un peu désemparé revient sans cesse sur ses pas pour vérifier quelques chiffres ; mais la romancière a parfaitement balisé (un peu trop, peut-être) son récit chaotique et hautement fantaisiste et l’on s’accoutume bien vite au rythme syncopé de l’ensemble et aux sauts temporels erratiquesl’histoire se déroule entre 1968 et... 2053. La thématique du voyage dans le temps n'a rien de très novateur (qui n'a pas entendu parler de La machine à explorer le temps de H.G. Wells et de ses succédanés, en passant par l'excellent Peut-être de Cédric Klapisch ?) mais Audrey Niffenegger, dont c’est le premier roman, fait ici montre d'une grande circonspection : The Time Traveler’s Wife n'est pas de la science-fiction, ni même de l'anticipation et s'affiche d'emblée comme un roman intimiste, la tragédie d'un homme malmené par Cronos : c'est l'unique fantaisie que s'est accordée l'auteure.
Elle déclare modestement avoir voulu écrire un roman d’amour qui parlerait d’attente, et dit avoir déroulé son récit à partir du titre puis d’une scène centrale – que l’on ne trouve en réalité qu’à la dernière page : une vision touchante et glaçante tout à la fois, qui résume en partie les sentiments qui traversent le roman. Certes, The Time Traveler’s Wife est une histoire d’amour peu commune – ce que prétend à juste titre la quatrième de couverture — mais dire que le récit retrace uniquement une relation mouvementée est réducteur. Ainsi, oublions quelques instants « l’épouse » du titre pour se concentrer sur le personnage pivot qui, en alternance avec Clare, se raconte, lui et ses avatars.

C’est à travers Henry et ses mésaventures, tour à tour terrifiantes et picaresques, que l’auteure explore les notions de libre arbitre et de destinée, les mettant sans cesse dos à dos, accumulant les interrogations ; l’impuissance à se contenter du temps présent est soulignée tout au long du roman : « Quand je suis là-bas, dans le temps, je suis comme inversé, je deviens une version désespérée de moi-même (…) Tous ces va-et-vient, ce bouleversement, obéissent-ils à une logique, à une règle ? » L’impossibilité à demeurer physiquement dans l’ici et le maintenant fonctionne alors comme une belle métaphore et résume peut-être bien la difficulté à faire l’expérience du « Carpe Diem », à vivre ancré dans le présent, à accepter l’instant en délaissant passé et futur. Aussi, est-il humainement possible de définir l’épaisseur de l’instant présent, infinitésimale parcelle de temps, de le dissocier de ses deux acolytes, passé et avenir et d’en retenir la substance… ?

Dans sa course effrénée aux déictiques, Henry nous fait partager son désespoir, qui va grandissant alors qu’il vieillit. L’absurdité et la drôlerie du début laissent progressivement la place à un pessimisme tragique, à l’idée que tout est dicté d’avance, inéluctablement et que la fin est proche (car qu’il y-a-t-il de plus terrible que de connaître à l’avance l’heure de sa mort ?). Dans le même temps, l’histoire semble sans fin et le vertigineux enchaînement des événements (réglé comme du papier à musique) s’accorde à l’une des théories émises par Henry DeTamble, partagé entre le sentiment que tout est dominé par le hasard, et l’idée que l’on a affaire à « un univers où passé, présent et avenir coexistent simultanément, et que tout est déjà arrivé. » La densité de ce premier roman est frappante et on l'ouvre pour ne plus le refermer, tant les chassés-croisés entre les personnages (pour la plupart très attachants) passés, présents et futurs sont profondément troublants ; ajoutons à cela une intrigue exceptionnelle, un suspense soutenu et des interrogations profondément humaines... Pas surprenant qu'avant même sa parution aux Etats-Unis en septembre 2003, les droits aient été achetés par Hollywood ; osons cependant espérer que cet artefact de qualité ne sera pas métamorphosé en sirupeuse science-fiction...

B. Longre
(janvier 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

du même auteur
The Three Incestuous Sisters Jonathan Cape, 2005

L'éditeur britannique
http://www.randomhouse.co.uk

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