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"L'ennemi
vigilant et funeste, le temps"
(Charles
Baudelaire)
"Ah!
Monsieur, c'est ici que vous allez voir combien nous sommes peu
maîtres de nos destinées, et combien il y a de choses
bizarres écrites sur le grand rouleau ! "
(Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître)
Depuis l'âge
de cinq ans, Henry DeTamble, bibliothécaire à Chicago,
souffre d’un dysfonctionnement génétique énigmatique,
une déficience temporelle (le "Chrono-Impairment"
en anglais), dérèglement engendré par la tension
nerveuse et, quand la plupart des mortels n’auraient qu’une
simple migraine, lui est transporté dans un autre espace-temps...
Le plus souvent dans le passé, son propre passé, et
parfois dans l’avenir : il revisite son enfance, quelques
scènes traumatisantes qui ne lui laissent que peu de répit,
mais aussi l’enfance de Clare, celle qui lui est « destinée
» ; il a parfois l’occasion de rencontrer ses doubles,
à divers stades de son/leur existence et, devenu adulte,
sert aussi de guide et de mentor aux petits Henry débutants…
Voyager dans le temps n’est pas de tout repos et peut parfois
s’avérer dangereux : Henry n’a ni machine, ni
possibilité d’emporter quoi que ce soit lors de ces
détours ou projections forcés, dictés par les
caprices du temps ; ses déplacements sont involontaires,
soudains et imprévisibles et c’est toujours nu comme
un vers qu’il atterrit dans des lieux et des époques
qui ne lui sont pas nécessairement familiers. C’est
ainsi qu’il a rencontré/rencontre/rencontrera Clare,
enfant et adolescente, à intervalles irréguliers,
alors qu’il avait/a/aura une trentaine d’années
; quand la jeune fille le retrouve dans le « présent
» (si ce concept a encore un sens ici...) elle a vingt ans
et lui vingt-huit, elle le connaît bien (depuis qu’elle
a six ans), mais lui n’a pas encore fait sa connaissance…
Clare sait pourtant qu’elle va l’aimer et l’épouser,
c’est une certitude.
Au premier
abord, cet imbroglio amusant fausse tous les repères spatio-temporels
que l'on rencontre habituellement dans un univers romanesque et
le lecteur un peu désemparé revient sans cesse sur
ses pas pour vérifier quelques chiffres ; mais la romancière
a parfaitement balisé (un peu trop, peut-être) son
récit chaotique et hautement fantaisiste et l’on s’accoutume
bien vite au rythme syncopé de l’ensemble et aux sauts
temporels erratiques
— l’histoire
se déroule entre 1968 et... 2053. La thématique du
voyage dans le temps n'a rien de très novateur (qui n'a pas
entendu parler de La machine à explorer le temps
de H.G. Wells et de ses succédanés, en passant par
l'excellent Peut-être de Cédric Klapisch ?)
mais Audrey Niffenegger, dont c’est le premier roman, fait
ici montre d'une grande circonspection : The Time Traveler’s
Wife n'est pas de la science-fiction, ni même
de l'anticipation et s'affiche d'emblée comme un roman intimiste,
la tragédie d'un homme malmené par Cronos : c'est
l'unique fantaisie que s'est accordée l'auteure.
Elle déclare modestement avoir voulu écrire un roman
d’amour qui parlerait d’attente, et dit avoir déroulé
son récit à partir du titre puis d’une scène
centrale – que l’on ne trouve en réalité
qu’à la dernière page : une vision touchante
et glaçante tout à la fois, qui résume en partie
les sentiments qui traversent le roman. Certes, The
Time Traveler’s Wife est une histoire d’amour
peu commune – ce que prétend à juste titre la
quatrième de couverture — mais dire que le récit
retrace uniquement une relation mouvementée est réducteur.
Ainsi, oublions quelques instants « l’épouse
» du titre pour se concentrer sur le personnage pivot qui,
en alternance avec Clare, se raconte, lui et ses avatars.
| C’est
à travers Henry et ses mésaventures, tour à
tour terrifiantes et picaresques, que l’auteure explore
les notions de libre arbitre et de destinée, les mettant
sans cesse dos à dos, accumulant les interrogations ;
l’impuissance à se contenter du temps présent
est soulignée tout au long du roman : « Quand
je suis là-bas, dans le temps, je suis comme inversé,
je deviens une version désespérée de moi-même
(…) Tous ces va-et-vient, ce bouleversement, obéissent-ils
à une logique, à une règle ? »
L’impossibilité à demeurer physiquement
dans l’ici et le maintenant fonctionne alors comme une
belle métaphore et résume peut-être bien
la difficulté à faire l’expérience
du « Carpe Diem », à vivre ancré dans
le présent, à accepter l’instant en délaissant
passé et futur. Aussi, est-il humainement possible de
définir l’épaisseur de l’instant présent,
infinitésimale parcelle de temps, de le dissocier de
ses deux acolytes, passé et avenir et d’en retenir
la substance… ? |
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Dans sa course
effrénée aux déictiques, Henry nous fait partager
son désespoir, qui va grandissant alors qu’il vieillit.
L’absurdité et la drôlerie du début laissent
progressivement la place à un pessimisme tragique, à
l’idée que tout est dicté d’avance, inéluctablement
et que la fin est proche (car qu’il y-a-t-il de plus terrible
que de connaître à l’avance l’heure de
sa mort ?). Dans le même temps, l’histoire semble sans
fin et le vertigineux enchaînement des événements
(réglé comme du papier à musique) s’accorde
à l’une des théories émises par Henry
DeTamble, partagé entre le sentiment que tout est dominé
par le hasard, et l’idée que l’on a affaire à
« un univers où passé, présent et
avenir coexistent simultanément, et que tout est déjà
arrivé. » La densité de ce premier roman
est frappante et on l'ouvre pour ne plus le refermer, tant les chassés-croisés
entre les personnages (pour la plupart très attachants) passés,
présents et futurs sont profondément troublants ;
ajoutons à cela une intrigue exceptionnelle, un suspense
soutenu et des interrogations profondément humaines... Pas
surprenant qu'avant même sa parution aux Etats-Unis en septembre
2003, les droits aient été achetés par Hollywood
; osons cependant espérer que cet artefact de qualité
ne sera pas métamorphosé en sirupeuse science-fiction...
B.
Longre
(janvier 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

du
même auteur
The
Three Incestuous Sisters
Jonathan Cape, 2005
L'éditeur
britannique
http://www.randomhouse.co.uk
http://www.randomhouse.co.uk/catalog/extract
http://www.macadamcage.com
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