Confessing a murder
2002, J. Cape
à paraître en français


Péripéties scientifiques et humaines

Dans ce roman passionnant, l'auteur (lui-même naturaliste), bâtit sa fiction autour d'un étrange postulat, à savoir que Charles Darwin, élève puis étudiant médiocre, peu intéressé par le monde animal (mais davantage par la géologie), n'aurait pas été à même de construire sa Théorie tout seul...
On sait qu'avant d'enfin accepter de publier L'Origine des espèces, en 1859, un ouvrage qui allait révolutionner les données scientifiques en matière d'évolution et bouleverser la société victorienne, Charles Darwin était un homme hanté, déchiré par un dilemme ; il éprouvait peu de goût pour la polémique et ses convictions religieuses étaient ébranlées par ses découvertes : il déclara alors qu'il se sentait comme quelqu'un "qui confesse un meurtre". Mais en dépit de ses réticences, il fut contraint de publier sous la pression de l'entourage scientifique, et surtout parce qu'il était menacé par un concurrent potentiel, un certain Alfred Russel Wallace, qui aurait fait les mêmes observations que Darwin et en aurait tiré des conclusions similaires...

Ainsi, l'auteur imagine un protagoniste anonyme, dont on n'a bien sûr aucune trace historiquement, qui aurait "soufflé" la Théorie à son ami Charles ("Bobby", de son petit nom). Seul un manuscrit daté de 1883 (découvert en 1988) est là pour témoigner (forgé de toutes pièces, bien entendu) et rédigé depuis une île volcanique située non loin de Java, mais qui n'apparaît sur aucune carte de l'époque et que l'on suppose aujourd'hui submergée par les eaux. Ce journal arrivé en Europe on ne sait comment, aurait été tenu par un naturaliste, échoué sur cette île disparue, ami d'enfance des fils Darwin (Charles et son frère Erasmus).

L'explication fictionnelle est totalement sans fondement, mais demeure vraisemblable tant le roman repose sur une excellente documentation (historique et scientifique) et une merveilleuse érudition. Au-delà des spéculations révisionnistes qui sous-tendent le récit, l'on se prend au jeu de ce naturaliste anglais, homosexuel, devenu ermite par la force des choses, et qui raconte sa vie tumultueuse : enfant naturel puis adopté, entretenu par des tuteurs qu'il ne connaît pas, il parvient à devenir un scientifique profondément athée, passionné par une multitude de sujets, mais tout particulièrement par les scarabées ; l'on comprend peu à peu qu'un scandale l'a voué à un exil à vie d'Angleterre et que ses voyages, tout en formant son esprit, lui permettent aussi de partir en quête du fabuleux scarabée doré, dont il a aperçu un jour un spécimen, et qu'il souhaiterait offrir à Darwin en gage de son amitié. Mais Le titre ne se lit pas uniquement dans la perspective darwinienne, et donne aussi une aura de mystère et de suspense à la vie aventureuse de cet homme originellement bon car lui aussi a un crime à confesser...

Tout en nous contant son existence, le diariste ne cesse de détailler ses découvertes sur la faune et la flore de "son" île, où cohabitent des espèces inconnues, extraordinaires, qui se sont développées uniquement sur ce territoire vierge de présence humaine. Les explications biologiques et comportementales des animaux ou des plantes pourraient sembler fastidieuses au néophyte, mais Nicholas Drayson parvient à captiver son lecteur à tel point que, sans comprendre pourquoi, on s'attache sans délai à ces récits naturalistes, aux hypothèses scientifiques fondées sur un empirisme et une curiosité sans bornes, et aux analogies formulées par le narrateur entre les humains et les autres espèces ; l'on apprend ainsi comment vivent les "gadzocks", sorte de mammifères mangeurs d'algues et proches de la chèvre, comment d'étranges libellules sans ailes s'accouplent, comment une variété de gui vampirise des oisillons ; l'on découvre aussi un drôle de petit lézard, capable de se fondre dans son environnement de manière étonnante, en changeant non seulement de couleur, mais aussi de forme. Le vieil homme a appelé ce dernier "chamaelio abditissimus", ainsi qu'il a "baptisé" tous les habitants de l'île : "Rencontrer un nouveau monde et donner un nom à ses habitants est un don offert à bien peu d'hommes" déclare-t-il, en esthète et scientifique enthousiaste, malgré son grand âge ; car il ne cesse d'explorer son petit univers, de découvrir chaque jour une nouvelle espèce, une nouvelle occasion de se réjouir de la diversité des espèces, de la sélection naturelle et d'admirer la beauté de toute créature.

Ode à la nature et au vivant, ce roman foisonnant est une aventure hors du commun, où se combinent à merveille fiction (on pense à Dickens, à Fielding et bien sûr à Defoe) et observation scientifique, et dont le narrateur imaginaire (on eût tant souhaité qu'il ait existé !) est animé d'un humanisme rare et d'un précieux esprit avant-gardiste .

B. Longre
(juin 2002)

 

L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk

Darwin
http://www.literature.org/authors/darwin-charles/

http://abu.cnam.fr/BIB/auteurs/darwinc.html

http://www.sc.edu/library/spcoll/nathist/darwin/darwin.html

http://www2.lucidcafe.com/lucidcafe/library/96feb/darwin.html