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Péripéties
scientifiques
et humaines
Dans
ce roman passionnant, l'auteur (lui-même naturaliste),
bâtit sa fiction autour d'un étrange postulat,
à savoir que Charles Darwin, élève puis
étudiant médiocre, peu intéressé
par le monde animal (mais davantage par la géologie),
n'aurait pas été à même de construire
sa Théorie tout seul...
On sait qu'avant d'enfin accepter de publier L'Origine des
espèces, en 1859, un ouvrage qui allait révolutionner
les données scientifiques en matière d'évolution
et bouleverser la société victorienne, Charles
Darwin était un homme hanté, déchiré
par un dilemme ; il éprouvait peu de goût pour
la polémique et ses convictions religieuses étaient
ébranlées par ses découvertes : il déclara
alors qu'il se sentait comme quelqu'un "qui confesse
un meurtre". Mais en dépit de ses réticences,
il fut contraint de publier sous la pression de l'entourage
scientifique, et surtout parce qu'il était menacé
par un concurrent potentiel, un certain Alfred Russel Wallace,
qui aurait fait les mêmes observations que Darwin et en
aurait tiré des conclusions similaires... |
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Ainsi, l'auteur
imagine un protagoniste anonyme, dont on n'a bien sûr aucune
trace historiquement, qui aurait "soufflé" la Théorie
à son ami Charles ("Bobby", de son petit nom).
Seul un manuscrit daté de 1883 (découvert en 1988)
est là pour témoigner (forgé de toutes pièces,
bien entendu) et rédigé depuis une île volcanique
située non loin de Java, mais qui n'apparaît sur aucune
carte de l'époque et que l'on suppose aujourd'hui submergée
par les eaux. Ce journal arrivé en Europe on ne sait comment,
aurait été tenu par un naturaliste, échoué
sur cette île disparue, ami d'enfance des fils Darwin (Charles
et son frère Erasmus).
L'explication
fictionnelle est totalement sans fondement, mais demeure vraisemblable
tant le roman repose sur une excellente documentation (historique
et scientifique) et une merveilleuse érudition. Au-delà
des spéculations révisionnistes qui sous-tendent le
récit, l'on se prend au jeu de ce naturaliste anglais, homosexuel,
devenu ermite par la force des choses, et qui raconte sa vie tumultueuse
: enfant naturel puis adopté, entretenu par des tuteurs qu'il
ne connaît pas, il parvient à devenir un scientifique
profondément athée, passionné par une multitude
de sujets, mais tout particulièrement par les scarabées
; l'on comprend peu à peu qu'un scandale l'a voué
à un exil à vie d'Angleterre et que ses voyages, tout
en formant son esprit, lui permettent aussi de partir en quête
du fabuleux scarabée doré, dont il a aperçu
un jour un spécimen, et qu'il souhaiterait offrir à
Darwin en gage de son amitié. Mais Le titre ne se lit pas
uniquement dans la perspective darwinienne, et donne aussi une aura
de mystère et de suspense à la vie aventureuse de
cet homme originellement bon car lui aussi a un crime à confesser...
Tout en nous
contant son existence, le diariste ne cesse de détailler
ses découvertes sur la faune et la flore de "son"
île, où cohabitent des espèces inconnues, extraordinaires,
qui se sont développées uniquement sur ce territoire
vierge de présence humaine. Les explications biologiques
et comportementales des animaux ou des plantes pourraient sembler
fastidieuses au néophyte, mais Nicholas Drayson parvient
à captiver son lecteur à tel point que, sans comprendre
pourquoi, on s'attache sans délai à ces récits
naturalistes, aux hypothèses scientifiques fondées
sur un empirisme et une curiosité sans bornes, et aux analogies
formulées par le narrateur entre les humains et les autres
espèces ; l'on apprend ainsi comment vivent les "gadzocks",
sorte de mammifères mangeurs d'algues et proches de la chèvre,
comment d'étranges libellules sans ailes s'accouplent, comment
une variété de gui vampirise des oisillons ; l'on
découvre aussi un drôle de petit lézard, capable
de se fondre dans son environnement de manière étonnante,
en changeant non seulement de couleur, mais aussi de forme. Le vieil
homme a appelé ce dernier "chamaelio abditissimus",
ainsi qu'il a "baptisé" tous les habitants de l'île
: "Rencontrer un nouveau monde et donner un nom à
ses habitants est un don offert à bien peu d'hommes"
déclare-t-il, en esthète et scientifique enthousiaste,
malgré son grand âge ; car il ne cesse d'explorer son
petit univers, de découvrir chaque jour une nouvelle espèce,
une nouvelle occasion de se réjouir de la diversité
des espèces, de la sélection naturelle et d'admirer
la beauté de toute créature.
Ode à la nature et au vivant, ce roman foisonnant est une
aventure hors du commun, où se combinent à merveille
fiction (on pense à Dickens,
à Fielding et bien sûr à Defoe) et observation
scientifique, et dont le narrateur imaginaire (on eût tant
souhaité qu'il ait existé !) est animé d'un
humanisme rare et d'un précieux esprit avant-gardiste .
B.
Longre
(juin 2002)

L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk
Darwin
http://www.literature.org/authors/darwin-charles/
http://abu.cnam.fr/BIB/auteurs/darwinc.html
http://www.sc.edu/library/spcoll/nathist/darwin/darwin.html
http://www2.lucidcafe.com/lucidcafe/library/96feb/darwin.html
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