Nephros
Le Castor Astral, Escales du Nord, 2005

 

Où l’on sonde les reins et les cœurs

A voir l’objet, on pourrait croire à un roman exotique, à une expédition livresque dans le désert à la poursuite d’on ne sait quelle chimère aux consonances grecques ; d’ailleurs si on lit les lignes introductives, il y a, poétiquement disposés, des « nulle part, outre-mer, Libyens, repartis, revenus, oasis… » prometteurs. Alors on se dit que le désert de Cyrénaïque est à notre portée, et que le Grec « Nephros » va nous guider…

Fausse route ? Dans une certaine mesure, mais pas tout à fait. Nephros, c’est le rein, et c’est en quelque sorte par les reins que nous allons pénétrer au cœur des choses et des hommes, d’un homme en particulier, le narrateur et protagoniste Jacques. Employé de banque sans enthousiasme, sportif sans passion, il est de ces gens et de cette génération qui voudraient que ça change mais qui ne font pas grand-chose pour cela. Un jour les Libyens débarquent – à savoir deux hommes et leurs enfants respectifs souffrant de maladies rénales – et Jacques doit les prendre en charge dans leurs démarches médicales. A partir de là, sa vie va changer du tout au tout (ou du peu au tout) ; non seulement sa vie, mais sa manière de voir les choses, les autres, le monde, humainement, sentimentalement (découverte ou retour de l’amour), socialement (d’autant plus que sa banque est victime de restructurations draconiennes)…

C’est donc la destinée de cet homme, jeune encore mais lucide, qui se joue dans sa propre narration et sous nos yeux. Une destinée qui, tout en se maintenant dans des limites spatiales (entre Bruxelles et Liège) et temporelles (quelques mois, à peine quelques années) relativement étroites, s’ouvre à des dimensions beaucoup plus vastes : la Libye et son désert, mais aussi la guerre d’Afrique du Nord en 1942-1943, sous la plume d’un soldat écossais dont les pages intimes rythment le récit principal, le colorant en outre d’un certain lyrisme.

Il y a beaucoup de choses dans Nephros, et l’on serait tenté de dire que l’auteur, dans les premières pages en tout cas, en fait trop dans le style « jeune ». Mais c’est comme si la maturité de l’écriture se forgeait avec celle du protagoniste, et l’on se laisse volontiers porter par le tourbillon des événements, des situations, des révoltes, des tribulations, des surprises, par l’humour, la générosité et la sensibilité de ce premier roman attachant, comme le sont ses personnages.

Jean-Pierre Longre
(mars 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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