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Etouffements
Marie NDiaye propose
ici un texte sombre (à la fois noir et très mystérieux),
qui prend à son piège le lecteur, le captive et le
capture. Aucune solution n’est donnée aux questions
qui y sont posées. Tout est à déchiffrer, après
s’être laissé porter par la bizarrerie des événements
et de la situation.
Il est narré par Nadia, institutrice d’âge mûr,
au moment où sa vie bascule : elle se sent, comme son mari,
Ange, l’objet d’une désapprobation et d’une
méfiance de la part de ses collègues, de ses élèves,
de la ville entière. Epiée, puis menacée, agressée,
elle est envahie par un sentiment de culpabilité de plus
en plus grand : qu’a-t-elle fait, elle qui se présente
comme irréprochable, pour mériter cela ? Pourquoi
son mari, blessé, refuse-t-il de se faire soigner ? Qui est
ce voisin qui vole à leur secours et s’incruste chez
eux ? etc.
L’évocation du sentiment de honte, du désarroi,
de la perte des repères (magnifiques pages où la ville,
Bordeaux, se rétracte ou s’étend à l’infini,
où le brouillard brouille les voies et où le tram
la poursuit) rejoint un discours proche de la paranoïa, dans
lequel le lecteur, qui n’a que sa vision des choses –
et de ce fait participe à son aveuglement –, est coincé.
Mais la situation de Nadia évoque aussi celle de ceux qui
sont désignés un beau jour comme des parias, traités
comme des criminels, sans savoir pourquoi. Les cas de racisme, de
xénophobie, de peur de la contamination, etc. que l’histoire
de nos sociétés connaît souvent sont ici magnifiquement
illustrés.
L e texte propose plusieurs strates : Nadia n’est pas si innocente
qu’elle a bien voulu le faire croire. L’un de ses crimes
(on découvre ses torts progressivement) est d’avoir
choisi d’ignorer le monde extérieur, de ne plus regarder
autour d’elle, ni en elle d’ailleurs : elle s’est
figée dans une image idéale. Elle est la victime d’un
aveuglement et d’un enfermement volontaires : le cœur
moral est emprisonné sous de multiples strates d’oubli
et de refus de considérer autrui, comme le cœur-organe
est noyé dans la graisse par un corps qui enfle de façon
inquiétante, métaphore d’un être qui est
habité par quelque chose qui l’étouffe.
Un autre aspect du crime de Nadia, c’est d’avoir trahi
son mari, son fils, ses parents et surtout ses origines. Ici encore,
la découverte de ses fautes est progressive et l’on
suit sa chute en en découvrant les étapes comme on
suit sa prise de conscience et son retour progressif vers l’humanité
après bien des détours et des errances.
La voix de Nadia (la proximité de ce prénom avec le
nom de l’auteur est-elle voulue ?) a un ton, un style propres.
Elle est tantôt merveilleuse par sa précision, tantôt
par son flou. Hypersensible à ses sensations et ses émotions,
elle est souvent l’expression d’un profond dégoût,
dégoût de l’autre, puis dégoût de
soi. La prose de Marie NDiaye se montre ici magistrale dans l’expression
et la métaphorisation d’un cœur étouffé,
étouffant, essoufflé.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(juillet 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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