Mon cœur à l’étroit
de Marie NDiaye

Gallimard, 2007

 

 

 

Etouffements

Marie NDiaye propose ici un texte sombre (à la fois noir et très mystérieux), qui prend à son piège le lecteur, le captive et le capture. Aucune solution n’est donnée aux questions qui y sont posées. Tout est à déchiffrer, après s’être laissé porter par la bizarrerie des événements et de la situation.
Il est narré par Nadia, institutrice d’âge mûr, au moment où sa vie bascule : elle se sent, comme son mari, Ange, l’objet d’une désapprobation et d’une méfiance de la part de ses collègues, de ses élèves, de la ville entière. Epiée, puis menacée, agressée, elle est envahie par un sentiment de culpabilité de plus en plus grand : qu’a-t-elle fait, elle qui se présente comme irréprochable, pour mériter cela ? Pourquoi son mari, blessé, refuse-t-il de se faire soigner ? Qui est ce voisin qui vole à leur secours et s’incruste chez eux ? etc.
L’évocation du sentiment de honte, du désarroi, de la perte des repères (magnifiques pages où la ville, Bordeaux, se rétracte ou s’étend à l’infini, où le brouillard brouille les voies et où le tram la poursuit) rejoint un discours proche de la paranoïa, dans lequel le lecteur, qui n’a que sa vision des choses – et de ce fait participe à son aveuglement –, est coincé. Mais la situation de Nadia évoque aussi celle de ceux qui sont désignés un beau jour comme des parias, traités comme des criminels, sans savoir pourquoi. Les cas de racisme, de xénophobie, de peur de la contamination, etc. que l’histoire de nos sociétés connaît souvent sont ici magnifiquement illustrés.
L e texte propose plusieurs strates : Nadia n’est pas si innocente qu’elle a bien voulu le faire croire. L’un de ses crimes (on découvre ses torts progressivement) est d’avoir choisi d’ignorer le monde extérieur, de ne plus regarder autour d’elle, ni en elle d’ailleurs : elle s’est figée dans une image idéale. Elle est la victime d’un aveuglement et d’un enfermement volontaires : le cœur moral est emprisonné sous de multiples strates d’oubli et de refus de considérer autrui, comme le cœur-organe est noyé dans la graisse par un corps qui enfle de façon inquiétante, métaphore d’un être qui est habité par quelque chose qui l’étouffe.
Un autre aspect du crime de Nadia, c’est d’avoir trahi son mari, son fils, ses parents et surtout ses origines. Ici encore, la découverte de ses fautes est progressive et l’on suit sa chute en en découvrant les étapes comme on suit sa prise de conscience et son retour progressif vers l’humanité après bien des détours et des errances.
La voix de Nadia (la proximité de ce prénom avec le nom de l’auteur est-elle voulue ?) a un ton, un style propres. Elle est tantôt merveilleuse par sa précision, tantôt par son flou. Hypersensible à ses sensations et ses émotions, elle est souvent l’expression d’un profond dégoût, dégoût de l’autre, puis dégoût de soi. La prose de Marie NDiaye se montre ici magistrale dans l’expression et la métaphorisation d’un cœur étouffé, étouffant, essoufflé.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(juillet 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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