Au secours, Houellebecq revient !
Chiflet et Cie, août 2005

 

 

Constat d’agonie ou plaidoyer pour la littérature ?

Titillé par Christophe Absi et Jean-Loup Chiflet, Eric Naulleau, comme il a l’habitude de le faire depuis quelques années, seul ou avec Pierre Jourde, ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense, dans ces entretiens sur la rentrée littéraire. Et ce qu’il dit ici est à la fois (ou tour à tour) accablant (très), encourageant (un peu) et salutaire (forcément).

Accablant pour les parutions dont on parle actuellement, notamment dans les médias qui sèment la confusion entre la littérature et le livre : comme on le sait, tout ce qui est écrit et publié n’est pas littéraire, loin s’en faut, et pourtant beaucoup parmi les éditeurs, les auteurs, les critiques voudraient le faire croire, par gloriole, mimétisme, intérêt… La mode de l’autobiographie (ou « autofiction ») insignifiante et/ou « trash » consacre le genre « people » (être connu et se déboutonner en public, rien de tel pour avoir du succès) et le snobisme éditorial (être dans le sérail, rien de tel pour satisfaire son ego) ; pseudo artistes, pseudo écrivains se répandent dans les émissions télévisées et dans les pages « culturelles » de certains périodiques, abreuvant à grandes lampées le « capitalisme littéraire ».

Au-delà du récit de soi, le cas ou « l’affaire Houellebecq » (titre de la deuxième moitié de l’ouvrage, la première revendiquant « la possibilité d’une critique »), avec « l’effet de sidération que produit [cet auteur] sur une partie de la critique française » (critique journalistique, car en ce qui concerne l’universitaire, c’est plutôt le silence éloquent), le cas ou l’affaire H., donc, est exemplaire et symptomatique de l’état de désolation du paysage littéraire exploré par Naulleau : pourquoi le succès de l’auteur des Particules élémentaires et de Plateforme ? Parce qu’il n’est pas difficile, pour un écrivain moyen et maniant habilement le lieu commun sociologique, d’apparaître comme une oasis dans le désert actuel (la « possibilité d’une île » dans l’océan stérile ?) ; parce qu’en outre, pour la rentrée 2005, le suspense est machiavéliquement entretenu sur le nouveau roman de l’idole, suivant les techniques éprouvées du marketing…

Si Eric Naulleau peut soulever ces lièvres et faire ce constat lucide, c’est pourtant bien qu’il existe des points de repère, des lumignons dans le brouillard éditorial, de vrais écrivains chez qui le style, le travail de la forme et de la langue sont les critères de la véritable écriture artistique ; ceux du passé récent (Leiris, Gadenne et bien d’autres), et quelques (rares ?) contemporains… Ce n’est pas le propos de l’appel au secours de Naulleau : nous savons pourtant que la littérature au sens plein du terme, même mal en point, n’est pas morte, mais qu’elle est occultée par le tapage des médias, des regroupements du libéralisme et de la course aux prix, et qu’il faut savoir la débusquer. C’est en cela que, à mots couverts, ce que dit le trublion est aussi salutaire : si, selon les termes de Queneau, l’on « décape la littérature de ses rouilles, de ses croûtes » - en l’occurrence, celles de la mode, du snobisme, du «people», de l’argent et du succès à tout prix -, on trouvera bien quelque chose de consistant à mettre entre les mains des lecteurs.

Ce que dénonce Au secours, Houellebecq revient !, on le savait sans vraiment le savoir, on le sentait plus ou moins confusément. Le nouveau livre d’Eric Naulleau nous éclaire, sans nous rassurer. Serait-il utopique d’espérer une réaction des vrais lecteurs ?

Jean-Pierre Longre
(août 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

du même auteur :

LE JOURDE & NAULLEAU - Précis de littérature du XXIe siècle Ed. Mango, 2004
collection Mots et Cie

Petit déjeuner chez Tyrannie, suivi de Le Crétinisme alpin, La Fosse aux ours (2003)