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Constat
d’agonie ou plaidoyer pour la littérature ?
Titillé
par Christophe Absi et Jean-Loup Chiflet, Eric Naulleau, comme il
a l’habitude de le faire depuis quelques années, seul
ou avec Pierre Jourde, ne se gêne
pas pour dire ce qu’il pense, dans ces entretiens sur la rentrée
littéraire. Et ce qu’il dit ici est à la fois
(ou tour à tour) accablant (très), encourageant (un
peu) et salutaire (forcément).
Accablant pour
les parutions dont on parle actuellement, notamment dans les médias
qui sèment la confusion entre la littérature et le
livre : comme on le sait, tout ce qui est écrit et publié
n’est pas littéraire, loin s’en faut, et pourtant
beaucoup parmi les éditeurs, les auteurs, les critiques voudraient
le faire croire, par gloriole, mimétisme, intérêt…
La mode de l’autobiographie (ou « autofiction »)
insignifiante et/ou « trash » consacre le genre «
people » (être connu et se déboutonner en public,
rien de tel pour avoir du succès) et le snobisme éditorial
(être dans le sérail, rien de tel pour satisfaire son
ego) ; pseudo artistes, pseudo écrivains se répandent
dans les émissions télévisées et dans
les pages « culturelles » de certains périodiques,
abreuvant à grandes lampées le « capitalisme
littéraire ».
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Au-delà
du récit de soi, le cas ou « l’affaire
Houellebecq » (titre de la deuxième moitié
de l’ouvrage, la première revendiquant «
la possibilité d’une critique »),
avec « l’effet de sidération que produit
[cet auteur] sur une partie de la critique française
» (critique journalistique, car en ce qui concerne l’universitaire,
c’est plutôt le silence éloquent), le cas
ou l’affaire H., donc, est exemplaire et symptomatique
de l’état de désolation du paysage littéraire
exploré par Naulleau : pourquoi le succès de l’auteur
des Particules élémentaires et de Plateforme
? Parce qu’il n’est pas difficile, pour un écrivain
moyen et maniant habilement le lieu commun sociologique, d’apparaître
comme une oasis dans le désert actuel (la « possibilité
d’une île » dans l’océan
stérile ?) ; parce qu’en outre, pour la rentrée
2005, le suspense est machiavéliquement entretenu sur
le nouveau roman de l’idole, suivant les techniques éprouvées
du marketing… |
Si Eric Naulleau
peut soulever ces lièvres et faire ce constat lucide, c’est
pourtant bien qu’il existe des points de repère, des
lumignons dans le brouillard éditorial, de vrais écrivains
chez qui le style, le travail de la forme et de la langue sont les
critères de la véritable écriture artistique
; ceux du passé récent (Leiris, Gadenne et bien d’autres),
et quelques (rares ?) contemporains… Ce n’est pas le
propos de l’appel au secours de Naulleau : nous savons pourtant
que la littérature au sens plein du terme, même mal
en point, n’est pas morte, mais qu’elle est occultée
par le tapage des médias, des regroupements du libéralisme
et de la course aux prix, et qu’il faut savoir la débusquer.
C’est en cela que, à mots couverts, ce que dit le trublion
est aussi salutaire : si, selon les termes de Queneau, l’on
« décape la littérature de ses rouilles,
de ses croûtes » - en l’occurrence, celles
de la mode, du snobisme, du «people», de l’argent
et du succès à tout prix -, on trouvera bien quelque
chose de consistant à mettre entre les mains des lecteurs.
Ce que dénonce
Au secours, Houellebecq revient !, on
le savait sans vraiment le savoir, on le sentait plus ou moins confusément.
Le nouveau livre d’Eric Naulleau nous éclaire, sans
nous rassurer. Serait-il utopique d’espérer une réaction
des vrais lecteurs ?
Jean-Pierre
Longre
(août 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

du même
auteur :
LE
JOURDE & NAULLEAU
- Précis de littérature du XXIe siècle Ed.
Mango, 2004
collection Mots et Cie
Petit
déjeuner chez Tyrannie, suivi de Le Crétinisme
alpin, La Fosse aux ours (2003)
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