Disparitions
traduit du japonais par Sylvain Chupin
10/18, juin 2004

 

Solitudes croisées

Au centre du récit, s'impose une figure féminine énigmatique, celle de Kasumi, une jeune provinciale déterminée qui, à 18 ans, a fui ses parents et le morne village de son enfance, situé à Hokkaido ; elle est partie loin, très loin, à Tokyo, et c'est quinze ans plus tard que mariée, mère de deux petites filles, elle prend conscience que son existence actuelle est tout aussi rébarbative et ennuyeuse que celle qu'elle menait auprès de ses parents. C'est peut-être la raison pour laquelle elle a pris un amant, Ishiyama, un collègue de travail, client de son mari et elle s'évade ainsi temporairement quand elle le retrouve dans un love hotel. Leur amour est sincère et il semble qu'ils ne peuvent se passer l'un de l'autre ; un sentiment qui décide Ishiyama à inviter Kasumi et sa famille à venir passer quelques jours dans sa maison de campagne à Hokkaido.

La jeune femme ne peut refuser cette occasion, même si son amant est lui aussi marié et père de famille et qu'il lui faudra endurer la présence d'une épouse soupçonneuse. La maison se trouve dans un lotissement quasi désert, près du lac Shikotsu, non loin du village où Kasumi a grandi, mais c'est la première fois depuis sa fugue d'adolescente qu'elle revient dans cette région. En dépit de la tension invisible qui règne entre les deux familles, Ishiyama et Kasumi ont convenu de se retrouver chaque nuit, à l'insu de leurs époux respectifs. Mais, quand Yuka, la fille aînée de Kasumi, disparaît subitement, comme évaporée dans la nature, les retrouvailles des amants prennent un tour amer, un sentiment de culpabilité inexplicable les envahit et la détresse s'installe dans la petite maison ; car en dépit des recherches et de l'enquête policière, la fillette de cinq ans demeure introuvable : une disparition bouleverse à jamais la vie de Kasumi et d’Ishiyama.

Quatre ans plus tard, la protagoniste ne s'est toujours pas résolue à renoncer à sa fille et elle mène toujours une quête insensée dont Yuka, tragique macguffin (à la différence près que Disparitions n'est pas un roman policier), est l’éphémère pivot. Chronique familiale puis intime, douloureuse mais réaliste, Disparitions est dominé par les motifs récurrents de la perte et de la solitude, et de l'incapacité des mots à décrire ces sentiments ; ainsi, Kasumi est confrontée à l'incompréhension grandissante des autres : "Quand elle se rendait compte que ses soucis laissaient les gens indifférents, le sentiment de sa solitude s'exacerbait à un point qui dépassait toute expression." Cet état de choses la rapproche d’Utsumi, un ancien inspecteur de police qui a décidé d’assister Kasumi dans ses recherches, bien qu'il soit (ou peut-être parce qu'il est) en train de s'éteindre lentement, rongé par un cancer qui l’épuise ; Utsumi connaît bien la solitude lui aussi : "La douleur se nicherait bientôt dans son corps entier, et on ne pourrait plus l'en extirper. Si, chez l'homme, la maladie accentue la solitude, c'est parce qu'il ne peut partager avec personne la douleur physique et la souffrance. Quoi de plus intime qu'un corps ? Les mots sont sans force pour l'exprimer. (...) Il avait toujours été persuadé qu'il était illusoire de croire que quelqu'un puisse le comprendre parfaitement.
"
D'un point de vue structurel et générique, ce roman aux accents philosophiques pourrait être accusé de disharmonie, et les cheminements imprévisibles de la narration et des personnages sont susceptibles de dérouter : car dans l'univers que construit patiemment Natsuo Kirino, rien n'est jamais tranché ou figé et l'on passe, insensiblement, d’une étude sociale (à la limite du roman domestique) à un récit parfois onirique qui se double d'une palpitante quête de soi, comportant de multiples allées et venues entre les genres et les points de vue ; des variations qui permettent à l'auteur de semer volontairement le trouble dans notre esprit déstabilisé. Mais les revirements psychologiques et sentimentaux des personnages sont détaillés et soigneusement commentés, de même que la rencontre en apparence saugrenue entre Kasumi et Utsumi, dont le corps décharné et la mort imminente permettront à la jeune femme de se libérer de sa fille disparue, de se libérer tout court.

Blandine Longre
(juillet 2004)

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