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Solitudes croisées
Au centre du
récit, s'impose une figure féminine énigmatique,
celle de Kasumi, une jeune provinciale déterminée
qui, à 18 ans, a fui ses parents et le morne village de son
enfance, situé à Hokkaido ; elle est partie loin,
très loin, à Tokyo, et c'est quinze ans plus tard
que mariée, mère de deux petites filles, elle prend
conscience que son existence actuelle est tout aussi rébarbative
et ennuyeuse que celle qu'elle menait auprès de ses parents.
C'est peut-être la raison pour laquelle elle a pris un amant,
Ishiyama, un collègue de travail, client de son mari et elle
s'évade ainsi temporairement quand elle le retrouve dans
un love hotel. Leur amour est sincère et il semble
qu'ils ne peuvent se passer l'un de l'autre ; un sentiment qui décide
Ishiyama à inviter Kasumi et sa famille à venir passer
quelques jours dans sa maison de campagne à Hokkaido.
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La
jeune femme ne peut refuser cette occasion, même si
son amant est lui aussi marié et père de famille
et qu'il lui faudra endurer la présence d'une épouse
soupçonneuse. La maison se trouve dans un lotissement
quasi désert, près du lac Shikotsu, non loin
du village où Kasumi a grandi, mais c'est la première
fois depuis sa fugue d'adolescente qu'elle revient dans cette
région. En dépit de la tension invisible qui
règne entre les deux familles, Ishiyama et Kasumi ont
convenu de se retrouver chaque nuit, à l'insu de leurs
époux respectifs. Mais, quand Yuka, la fille aînée
de Kasumi, disparaît subitement, comme évaporée
dans la nature, les retrouvailles des amants prennent un tour
amer, un sentiment de culpabilité inexplicable les
envahit et la détresse s'installe dans la petite maison
; car en dépit des recherches et de l'enquête
policière, la fillette de cinq ans demeure introuvable
: une disparition bouleverse à jamais la vie de Kasumi
et d’Ishiyama. |
Quatre ans plus
tard, la protagoniste ne s'est toujours pas résolue à
renoncer à sa fille et elle mène toujours une quête
insensée dont Yuka, tragique macguffin (à la différence
près que Disparitions n'est pas
un roman policier), est l’éphémère pivot.
Chronique familiale puis intime, douloureuse mais réaliste,
Disparitions est dominé par les
motifs récurrents de la perte et de la solitude, et de l'incapacité
des mots à décrire ces sentiments ; ainsi, Kasumi
est confrontée à l'incompréhension grandissante
des autres : "Quand elle se rendait compte que ses soucis
laissaient les gens indifférents, le sentiment de sa solitude
s'exacerbait à un point qui dépassait toute expression."
Cet état de choses la rapproche d’Utsumi, un ancien
inspecteur de police qui a décidé d’assister
Kasumi dans ses recherches, bien qu'il soit (ou peut-être
parce qu'il est) en train de s'éteindre lentement, rongé
par un cancer qui l’épuise ; Utsumi connaît bien
la solitude lui aussi : "La douleur se nicherait bientôt
dans son corps entier, et on ne pourrait plus l'en extirper. Si,
chez l'homme, la maladie accentue la solitude, c'est parce qu'il
ne peut partager avec personne la douleur physique et la souffrance.
Quoi de plus intime qu'un corps ? Les mots sont sans force pour
l'exprimer. (...) Il avait toujours été persuadé
qu'il était illusoire de croire que quelqu'un puisse le comprendre
parfaitement.
"
D'un point de vue structurel et générique, ce roman
aux accents philosophiques pourrait être accusé de
disharmonie, et les cheminements imprévisibles de la narration
et des personnages sont susceptibles de dérouter : car dans
l'univers que construit patiemment Natsuo Kirino, rien n'est jamais
tranché ou figé et l'on passe, insensiblement, d’une
étude sociale (à la limite du roman domestique) à
un récit parfois onirique qui se double d'une palpitante
quête de soi, comportant de multiples allées et venues
entre les genres et les points de vue ; des variations qui permettent
à l'auteur de semer volontairement le trouble dans notre
esprit déstabilisé. Mais les revirements psychologiques
et sentimentaux des personnages sont détaillés et
soigneusement commentés, de même que la rencontre en
apparence saugrenue entre Kasumi et Utsumi, dont le corps décharné
et la mort imminente permettront à la jeune femme de se libérer
de sa fille disparue, de se libérer tout court.
Blandine
Longre
(juillet 2004)

http://www.10-18.fr
http://www.booksense.com/people/archive/k/kirinonatsuo.jsp
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