Âmes et corps
Leméac / Actes Sud, 2004
Professeurs de désespoir
Actes Sud / Leméac, 2004
parution poche (Babel n° 715) novembre 2005

 

 

Une saison, deux livraisons, raison et déraison

Coup sur coup, presque simultanément, Nancy Huston publie chez les mêmes éditeurs deux ouvrages que l’on peut appeler des essais (ou séries d’essais), dans le sens le moins rébarbatif du terme ; des essais dont la variété est l’un des facteurs de leur extrême lisibilité.

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Âmes et corps est un recueil de « textes choisis 1981-2003 » (articles, conférences, chapitres divers…), dont on sent pour certains le poids historique des ans, mais non celui du vieillissement de la pensée. Rassemblés dans un ordre non chronologique (ce qui eût été artificiel) mais thématique, ils se rangent en quatre grandes parties, dont les titres à eux seuls exhibent à la fois l’unité et la progression de l’ensemble : « Soi pluriel », « Lire et relire », « Âmes et corps », « La maman, la putain… et le guerrier » ; il est donc question de « je » dans son rapport aux autres, d’exil et de langue acquise, de littérature, de beauté et d’intelligence, de création et d’enfantement, du rôle respectif des hommes et des femmes dans la guerre – fait (méfait) culturel et anti-naturel…

Il y a, dans ces 240 pages, de la réflexion analytique et synthétique, des confidences littéraires, du « journal » spirituel et intellectuel ; comme l’écrit l’auteur, « des jalons sur mon chemin de romancière et d’expatriée, de mère et d’intellectuelle, de rêveuse et de réaliste, d’âme et de corps ». Nancy Huston se défend de faire de la théorie, et elle en est d’autant plus convaincante : tout part du concret, de l’expérience personnelle, des lectures, des témoignages. La critique littéraire, par exemple, jamais pédante, est à la fois très écrite et très parlante, sensible et auto(bio)graphique, sans a priori ; les figures dominantes (Duras et Kafka, Tolstoï et Sartre, étrangement réunis comme marques de « tournants décisifs dans la littérature européenne », Romain Gary évoqué en toute amitié et confidence post-mortem, avec le recul du témoin passionné, Tzvetan Todorov en filigrane et tout à côté…), les figures dominantes, donc, jamais abstraites, sont évoquées avec une apparente simplicité qui finalement leur donne existence et épaisseur théoriques, illustrations animées de la vie incessante de l’écriture et de la lecture.

Les questions littéraires, les questions existentielles (tout est lié) relatives à la vie de l’esprit (ou de l’âme) et du corps, à la création artistique et à la procréation, aux rapports entre hommes et femmes, à l’amour et à la mort, Eros et Thanatos, tout est traité avec sincérité, esprit de méthode, volonté de clarifier les situations, de percer les non-dits, de faire parler les silences. Quoi de meilleur pour cela que de se mettre soi-même en jeu, mais aussi de prendre du recul, de ménager une distance ironique, dans des notations critiques voire courroucées sur, en particulier, le sort réservé aux femmes dans différentes civilisations (dont la nôtre), et de ne pas retenir son rire, tel celui qui, malicieusement, assure la chute du livre : le rire des femmes devant la guerre des hommes, un rire qui en dénonce l’absurdité et qui leur donne, finalement, le beau rôle.

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Dans Professeurs de désespoir, est réitéré un certain nombre des préoccupations, images, questions et engagements de l’ouvrage précédent. L’âme et le corps sont toujours là, de même que la silhouette tutélaire de Romain Gary (à qui est dédiée la conclusion), et encore le féminisme qui affleure ou se répand – c’est selon – , le goût pour la vie avec ses changements et ses sautes d’humeur, le tout avec le même souci de clarté, les reprises méthodiques, la tendance aux explications littéraires, philosophiques, psychologiques, historiques, l’analyse des causes et des conséquences, la volonté, malgré un développement sérieux et déprimant, de ne pas laisser le lecteur se laisser gagner par la « mélanomanie » ambiante : les interludes et les dialogues avec « Déesse Suzy » assurent un minimum de gaieté colorée.

Car il s’agit, dans un propos cette fois continu et préalablement structuré (même si, comme chez Montaigne, il y a quelques sauts et gambades), de s’attaquer à un sujet grave : le «négativisme» de plusieurs personnalités littéraires, traitées à l’envi de «néantistes» ou de «nihilistes», et dont certaines sont aussi «apares» (qui refusent d’enfanter), voire «génophobes» (qui ont la haine de l’engendrement). Belle galerie de portraits, à vrai dire ; dans l’ordre : Schopenhauer, leur père (mental, s’entend) à tous, familièrement nommé Arthur ; Beckett, dont L’Innommable décline «tous les thèmes de prédilection des néantistes», de la bêtise de l’amour aux bienfaits virtuels du suicide, en passant par la culpabilité des femmes dans la reproduction humaine et par l’écoulement «effroyable du temps» ; Cioran, son ennui fondamental et son adoption essentielle de la langue française (par laquelle Nancy Huston est concernée au premier chef) ; trois survivants des camps d’extermination nazis (à la suite desquels l’«ère du soupçon» gagna la fiction littéraire) : Jean Améry, juif autrichien et résistant, Charlotte Delbo, résistante française, Imre Kertész, juif hongrois, Prix Nobel en 2001 – trois auteurs qui font dire à Nancy Huston que l’absurdité du monde ne vient pas seulement de l’«horreur historique» (bien réelle), mais aussi du pessimisme foncier de certaines philosophies. Viennent ensuite Thomas Bernhard, misogyne et sadomasochiste (mais ô combien attaché à la musique de Bach) ; Milan Kundera, dont est mise en exergue la haine des mères, de l’engendrement et des enfants, ainsi que son insistance sur «la matérialité physiologique de l’homme» ; Elfrid Jelinek et son «œuvre de haine», à propos de laquelle est posée la question primordiale des rapports entre violence et art et est défendue l’existence de personnages humains (Elfrid Jelinek qui, rappelons-le, vient d’obtenir le Prix Nobel de littérature). Enfin – choix délicat et risqué, sur le plan littéraire – , quatre représentants de la jeune génération des «néantistes» : Michel Houellebecq, Sarah Kane, Christine Angot et Linda Lê.

L’angle de vue adopté par Nancy Huston a le mérite de la clarté, et ses prises de position sont nettes : il ne s’agit pas pour elle de contester la valeur littéraire des écrivains en question, mais de juger leur conception de la vie (et, en l’occurrence, de la mort). Entre le «y a qu’à» et le «n’est que», ils ont choisi le second ; le nihilisme est comparable à l’utopisme, puisque dans les deux cas ils traduisent une quête d’absolu. Certes, on peut discuter l’importance prise ici par le biographique (toujours Proust contre Sainte-Beuve), l’ascendant pris sur le littéraire par les explications psycho-freudiennes. L’auteur en est conscient, sans vraiment s’en défendre : «Mon propos ne sera jamais de rabattre les grands écrivains sur les faits pitoyables ou ridicules de leur enfance (« pipi-caca, ce n’est que ça ! »), mais de dire : Ils ne surgissent pas de nulle part.» Et de fait, le livre est une source inépuisable de réflexions et de discussions potentielles, une série de signes placés le long de pistes littéraires, philosophiques, morales, musicales, artistiques…

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Nancy Huston est romancière et essayiste : un « et » qui prend toute sa valeur de conjonction, non de disjonction ; chez elle, la réflexion ne s’éloigne pas de la narration, la spéculation de l’expérience personnelle, la théorie de la pratique, l’esprit de la chair, l’âme du corps ; l’écriture est une, et la vie est sauve. Même lorsqu’il s’agit de professeurs, même lorsqu’il s’agit de désespoir.

Jean-Pierre Longre
(octobre 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

du même auteur
Une adoration Actes Sud, 2003 / Babel (n° 650), septembre 2004

http://www.peripheries.net/g-huston.htm

http://www.initiales.org/chap004/rubr009/

http://www.actes-sud.fr/index.htm