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Une saison, deux livraisons,
raison et déraison
Coup sur coup, presque simultanément, Nancy
Huston publie chez les mêmes éditeurs deux ouvrages
que l’on peut appeler des essais (ou séries d’essais),
dans le sens le moins rébarbatif du terme ; des essais dont
la variété est l’un des facteurs de leur extrême
lisibilité.
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Âmes
et corps est un recueil de « textes choisis
1981-2003 » (articles, conférences, chapitres
divers…), dont on sent pour certains le poids historique des
ans, mais non celui du vieillissement de la pensée. Rassemblés
dans un ordre non chronologique (ce qui eût été
artificiel) mais thématique, ils se rangent en quatre grandes
parties, dont les titres à eux seuls exhibent à la
fois l’unité et la progression de l’ensemble
: « Soi pluriel », « Lire et relire », «
Âmes et corps », « La maman, la putain…
et le guerrier » ; il est donc question de « je »
dans son rapport aux autres, d’exil et de langue acquise,
de littérature, de beauté et d’intelligence,
de création et d’enfantement, du rôle respectif
des hommes et des femmes dans la guerre – fait (méfait)
culturel et anti-naturel…
Il y a, dans
ces 240 pages, de la réflexion analytique et synthétique,
des confidences littéraires, du « journal » spirituel
et intellectuel ; comme l’écrit l’auteur, «
des jalons sur mon chemin de romancière et d’expatriée,
de mère et d’intellectuelle, de rêveuse et de
réaliste, d’âme et de corps ». Nancy
Huston se défend de faire de la théorie, et elle en
est d’autant plus convaincante : tout part du concret, de
l’expérience personnelle, des lectures, des témoignages.
La critique littéraire, par exemple, jamais pédante,
est à la fois très écrite et très parlante,
sensible et auto(bio)graphique, sans a priori ; les figures dominantes
(Duras et Kafka, Tolstoï et Sartre, étrangement réunis
comme marques de « tournants décisifs dans la littérature
européenne », Romain Gary évoqué
en toute amitié et confidence post-mortem, avec le recul
du témoin passionné, Tzvetan
Todorov en filigrane et tout à côté…),
les figures dominantes, donc, jamais abstraites, sont évoquées
avec une apparente simplicité qui finalement leur donne existence
et épaisseur théoriques, illustrations animées
de la vie incessante de l’écriture et de la lecture.
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Les
questions littéraires, les questions existentielles (tout
est lié) relatives à la vie de l’esprit
(ou de l’âme) et du corps, à la création
artistique et à la procréation, aux rapports entre
hommes et femmes, à l’amour et à la mort,
Eros et Thanatos, tout est traité avec sincérité,
esprit de méthode, volonté de clarifier les situations,
de percer les non-dits, de faire parler les silences. Quoi de
meilleur pour cela que de se mettre soi-même en jeu, mais
aussi de prendre du recul, de ménager une distance ironique,
dans des notations critiques voire courroucées sur, en
particulier, le sort réservé aux femmes dans différentes
civilisations (dont la nôtre), et de ne pas retenir son
rire, tel celui qui, malicieusement, assure la chute du livre
: le rire des femmes devant la guerre des hommes, un rire qui
en dénonce l’absurdité et qui leur donne,
finalement, le beau rôle. |
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Dans Professeurs
de désespoir, est réitéré
un certain nombre des préoccupations, images, questions et
engagements de l’ouvrage précédent. L’âme
et le corps sont toujours là, de même que la silhouette
tutélaire de Romain Gary (à qui est dédiée
la conclusion), et encore le féminisme qui affleure ou se
répand – c’est selon – , le goût
pour la vie avec ses changements et ses sautes d’humeur, le
tout avec le même souci de clarté, les reprises méthodiques,
la tendance aux explications littéraires, philosophiques,
psychologiques, historiques, l’analyse des causes et des conséquences,
la volonté, malgré un développement sérieux
et déprimant, de ne pas laisser le lecteur se laisser gagner
par la « mélanomanie » ambiante : les interludes
et les dialogues avec « Déesse Suzy » assurent
un minimum de gaieté colorée.
Car il s’agit,
dans un propos cette fois continu et préalablement structuré
(même si, comme chez Montaigne, il y a quelques sauts et gambades),
de s’attaquer à un sujet grave : le «négativisme»
de plusieurs personnalités littéraires, traitées
à l’envi de «néantistes» ou de «nihilistes»,
et dont certaines sont aussi «apares» (qui refusent
d’enfanter), voire «génophobes» (qui ont
la haine de l’engendrement). Belle galerie de portraits, à
vrai dire ; dans l’ordre : Schopenhauer, leur père
(mental, s’entend) à tous, familièrement nommé
Arthur ; Beckett, dont L’Innommable décline
«tous les thèmes de prédilection des néantistes»,
de la bêtise de l’amour aux bienfaits virtuels du suicide,
en passant par la culpabilité des femmes dans la reproduction
humaine et par l’écoulement «effroyable du
temps» ; Cioran, son ennui
fondamental et son adoption essentielle de la langue française
(par laquelle Nancy Huston est concernée au premier chef)
; trois survivants des camps d’extermination nazis (à
la suite desquels l’«ère du soupçon»
gagna la fiction littéraire) : Jean Améry, juif autrichien
et résistant, Charlotte Delbo, résistante française,
Imre Kertész, juif hongrois, Prix Nobel en 2001 – trois
auteurs qui font dire à Nancy Huston que l’absurdité
du monde ne vient pas seulement de l’«horreur historique»
(bien réelle), mais aussi du pessimisme foncier de certaines
philosophies. Viennent ensuite Thomas Bernhard, misogyne et sadomasochiste
(mais ô combien attaché à la musique de Bach)
; Milan Kundera, dont est mise en exergue la haine des mères,
de l’engendrement et des enfants, ainsi que son insistance
sur «la matérialité physiologique de l’homme»
; Elfrid Jelinek et son «œuvre de haine»,
à propos de laquelle est posée la question primordiale
des rapports entre violence et art et est défendue l’existence
de personnages humains (Elfrid Jelinek qui, rappelons-le, vient
d’obtenir le Prix Nobel de littérature). Enfin –
choix délicat et risqué, sur le plan littéraire
– , quatre représentants de la jeune génération
des «néantistes» : Michel Houellebecq, Sarah
Kane, Christine Angot et Linda Lê.
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L’angle
de vue adopté par Nancy Huston a le mérite de
la clarté, et ses prises de position sont nettes : il
ne s’agit pas pour elle de contester la valeur littéraire
des écrivains en question, mais de juger leur conception
de la vie (et, en l’occurrence, de la mort). Entre le
«y a qu’à» et le «n’est
que», ils ont choisi le second ; le nihilisme est comparable
à l’utopisme, puisque dans les deux cas ils traduisent
une quête d’absolu. Certes, on peut discuter l’importance
prise ici par le biographique (toujours Proust contre Sainte-Beuve),
l’ascendant pris sur le littéraire par les explications
psycho-freudiennes. L’auteur en est conscient, sans vraiment
s’en défendre : «Mon propos ne sera jamais
de rabattre les grands écrivains sur les faits pitoyables
ou ridicules de leur enfance (« pipi-caca, ce n’est
que ça ! »), mais de dire : Ils ne surgissent pas
de nulle part.» Et de fait, le livre est une source
inépuisable de réflexions et de discussions potentielles,
une série de signes placés le long de pistes littéraires,
philosophiques, morales, musicales, artistiques… |
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Nancy Huston
est romancière et essayiste : un « et » qui prend
toute sa valeur de conjonction, non de disjonction ; chez elle,
la réflexion ne s’éloigne pas de la narration,
la spéculation de l’expérience personnelle,
la théorie de la pratique, l’esprit de la chair, l’âme
du corps ; l’écriture est une, et la vie est sauve.
Même lorsqu’il s’agit de professeurs, même
lorsqu’il s’agit de désespoir.
Jean-Pierre
Longre
(octobre 2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

du
même auteur
Une adoration Actes
Sud, 2003 / Babel (n° 650), septembre 2004
http://www.peripheries.net/g-huston.htm
http://www.initiales.org/chap004/rubr009/
http://www.actes-sud.fr/index.htm
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