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Au tribunal
de la lecture
Du point de vue journalistique,
télévisuel, radiophonique, ce serait un éphémère
fait divers, légèrement sordide : un comédien
naguère adulé, vedette amoindrie des scènes
théâtrales, tué d’un coup de couteau,
peut-être par le fils de sa maîtresse (mais qui est
vraiment coupable ?). Sous la plume de Nancy Huston, qui n’hésite
pourtant pas à placer la fiction dans des lieux de la réalité
quotidienne, cela devient un beau roman polyphonique, où,
en treize journées de plus en plus exsangues, les multiples
voix des personnages, des objets et même de l’auteur
se succèdent, se superposent comme les instruments d’un
orchestre.
Un orchestre
qui, en l’occurrence, serait réuni autour de la barre
d’un tribunal présidé par le lecteur, sans cesse
sollicité sous la respectueuse appellation de « Votre
Honneur ». Les fils se nouent et se dénouent, liens
familiaux, amoureux, passionnels, tissés d’amour, de
jalousie, d’amitié, de haine, dans un entrelacs où
il y va de l’honneur du juge-lecteur non seulement de s’y
retrouver, mais encore de laisser jouer ses sentiments, sa surprise
et son intime conviction.
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Elke,
mère aimante de Franck et Fiona, délaissée
par son mari, se prend d’adoration pour Cosmo, «
forcené du travail » scénique,
lui-même adoré par une foule de femmes et par les
«cosmophiles» qui suivent ses spectacles
avec l’intransigeance de la passion. A cette histoire
d’un amour sans bornes pour un être en incessante
représentation se superpose celle de Véra et d’André,
le père de Cosmo qui fut donné pour fou. Amours
contrariées par la jalousie, que ce soit celle de l’épouse
légitime ou celle des enfants. Mais, comme le dit Elke,
«rendre pleinement compte des événements
grands et petits qui ont scellé l’amour entre Cosmo
et moi serait une tâche impossible». Et cependant,
plus tard : «Elles seules, les histoires, sont susceptibles
de transformer le chaos de notre vie en destinée».
Dans tous les cas, c’est la quête d’un absolu
qui est mise en cause, mise en procès par la nature humaine,
sous les yeux d’objets et de lieux familiers (passerelle,
cèdre du Liban...). Les témoignages se succèdent
aux oreilles de qui veut les entendre et se prendre d’affection
pour ces êtres, ni blancs ni noirs, qui ont tous leur
conception de la vie et du « réel ». |
La romancière,
qui nous livre au compte-gouttes certaines de ses réflexions,
de ses difficultés aussi, en se glissant sur la scène
des confrontations, donne à ce « réel »
polymorphe l’épaisseur de la fiction, permettant au
lecteur de retrouver la « vraie » réalité,
celle que les mots donnent à l’émotion. Chacun
témoigne pour soi, pour ses rêves, pour ses sentiments,
et en même temps chacun est témoin des rêves
et des sentiments des autres. Telle est l’une des leçons
que Nancy Huston, auteur et personnage, nous adresse d’emblée
: « Ceci est une histoire vraie, je vous le jure. [...]
Les témoins vont converger ici et s’efforcer un à
un de vous convaincre, de vous éblouir, de vous mener en
bateau ; je leur prêterai ma voix mais c’est sur vous
qu’ils comptent pour les comprendre, de vous qu’ils
dépendent pour exister, alors faites attention, c’est
important ; vous êtes seul juge... comme toujours.»
Jean-Pierre
Longre
(septembre 2003)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.peripheries.net/g-huston.htm
http://www.initiales.org/chap004/rubr009/
http://www.actes-sud.fr/index.htm
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