Une adoration
(Actes Sud, 2003)

parution chez Babel (n° 650), septembre 2004

 

Au tribunal de la lecture

Du point de vue journalistique, télévisuel, radiophonique, ce serait un éphémère fait divers, légèrement sordide : un comédien naguère adulé, vedette amoindrie des scènes théâtrales, tué d’un coup de couteau, peut-être par le fils de sa maîtresse (mais qui est vraiment coupable ?). Sous la plume de Nancy Huston, qui n’hésite pourtant pas à placer la fiction dans des lieux de la réalité quotidienne, cela devient un beau roman polyphonique, où, en treize journées de plus en plus exsangues, les multiples voix des personnages, des objets et même de l’auteur se succèdent, se superposent comme les instruments d’un orchestre.

Un orchestre qui, en l’occurrence, serait réuni autour de la barre d’un tribunal présidé par le lecteur, sans cesse sollicité sous la respectueuse appellation de « Votre Honneur ». Les fils se nouent et se dénouent, liens familiaux, amoureux, passionnels, tissés d’amour, de jalousie, d’amitié, de haine, dans un entrelacs où il y va de l’honneur du juge-lecteur non seulement de s’y retrouver, mais encore de laisser jouer ses sentiments, sa surprise et son intime conviction.

Elke, mère aimante de Franck et Fiona, délaissée par son mari, se prend d’adoration pour Cosmo, « forcené du travail » scénique, lui-même adoré par une foule de femmes et par les «cosmophiles» qui suivent ses spectacles avec l’intransigeance de la passion. A cette histoire d’un amour sans bornes pour un être en incessante représentation se superpose celle de Véra et d’André, le père de Cosmo qui fut donné pour fou. Amours contrariées par la jalousie, que ce soit celle de l’épouse légitime ou celle des enfants. Mais, comme le dit Elke, «rendre pleinement compte des événements grands et petits qui ont scellé l’amour entre Cosmo et moi serait une tâche impossible». Et cependant, plus tard : «Elles seules, les histoires, sont susceptibles de transformer le chaos de notre vie en destinée». Dans tous les cas, c’est la quête d’un absolu qui est mise en cause, mise en procès par la nature humaine, sous les yeux d’objets et de lieux familiers (passerelle, cèdre du Liban...). Les témoignages se succèdent aux oreilles de qui veut les entendre et se prendre d’affection pour ces êtres, ni blancs ni noirs, qui ont tous leur conception de la vie et du « réel ».

La romancière, qui nous livre au compte-gouttes certaines de ses réflexions, de ses difficultés aussi, en se glissant sur la scène des confrontations, donne à ce « réel » polymorphe l’épaisseur de la fiction, permettant au lecteur de retrouver la « vraie » réalité, celle que les mots donnent à l’émotion. Chacun témoigne pour soi, pour ses rêves, pour ses sentiments, et en même temps chacun est témoin des rêves et des sentiments des autres. Telle est l’une des leçons que Nancy Huston, auteur et personnage, nous adresse d’emblée : « Ceci est une histoire vraie, je vous le jure. [...] Les témoins vont converger ici et s’efforcer un à un de vous convaincre, de vous éblouir, de vous mener en bateau ; je leur prêterai ma voix mais c’est sur vous qu’ils comptent pour les comprendre, de vous qu’ils dépendent pour exister, alors faites attention, c’est important ; vous êtes seul juge... comme toujours.»

Jean-Pierre Longre
(septembre 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

http://www.peripheries.net/g-huston.htm

http://www.initiales.org/chap004/rubr009/

http://www.actes-sud.fr/index.htm