Le Menteur
D’après la nouvelle d’Henry James
Denoël Graphic, 2004

 

Décrypter l'âme humaine

Les éditeurs de littérature générale se lancent dans le roman graphique, popularisant un genre qui n’est pourtant pas nouveau ; comme si la BD obtenait enfin ses lettres de noblesse, par le biais du littéraire. Les éditions Actes Sud ont fait paraître, en janvier dernier, les quatre premiers titres de leur nouvelle collection graphique (dont le très poignant Adieu, Maman de Paul Hornschemeier) et les éditions Denoël ne sont pas en reste, avec Denoël Graphic, une nouvelle collection éclectique.

Nadja, auteure et peintre connue pour ses nombreux ouvrages jeunesse (dont l’espiègle Momo et Chien Bleu, album paru en 1989 mais que les lecteurs plébiscitent toujours), fait ses premiers pas en bande dessinée avec cet ouvrage atypique, très librement inspiré d’une nouvelle écrite en 1888 par Henry James. Le prolifique romancier américain (1843-1916), contemporain de Zola, Flaubert et Maupassant, appartient résolument à l’époque dite moderne et, tout au long de son œuvre, il pose ses personnages en apparence futiles dans des milieux socialement clos, composant des situations parsemées de rituels sociaux qui tendent cependant à dévoiler des crises de conscience aiguës et de subtils conflits moraux qui vont au-delà du simple roman bourgeois.

L’histoire dont s’est emparée Nadja est une fable morale dans laquelle les protagonistes (présentés au début de l’album, comme au théâtre) sont des oisifs partageant leur temps entre voyages et réceptions. Lors de l’un de ces repas, Oliver, peintre célèbre, retrouve Everina, une jeune femme dont il était follement épris douze ans plus tôt, et qu’il n’a pas oubliée. Celle-ci est maintenant mariée, mère d’une petite fille, et lors de cette soirée, elle ne reconnaît pas son ancien soupirant ; l’artiste confie sa peine à Linda, elle-même secrètement amoureuse d’Oliver (qui ne le lui rend pas, bien évidemment). Lorsqu’il revoit Everina, elle est de nouveau accompagnée de son époux, Clément Capadose, un bonimenteur sans vergogne, mythomane compulsif qu’Everina protège tant bien que mal du ridicule. Celui-ci déplaît profondément à Oliver, incapable de comprendre comment elle a pu épouser un tel homme ; il lui propose alors de faire le portrait de leur fille, pour garder le contact avec Everina et dans l’espoir de gagner son amour ; Everina ne répond pas à ses avances : las de cette situation, Oliver concocte un plan visant à dévoiler à la face du monde, mais surtout à celle d’Everina, la véritable nature de Clément Capadose : « Je lui montrerai tel qu’il est. Elle sera obligée de réagir. En plus, je sens que ça va être un super portrait. Un condensé de psychologie. »

Les sentiments qui traversent le récit (amour réciproque ou non, jalousie, envie, tristesse…) se lisent fugacement sur les visages des personnages, que Nadja a animalisé : des ours et des ourses que l’on ne distingue pas toujours les uns des autres ; un choix qui évacue cependant tout ce que le récit comporte d’anecdotique (les costumes et autres accessoires, en particulier) pour que l’attention du lecteur se porte davantage sur les traits psychologiques, les défauts, les qualités et les manques de la nature humaine, entre vanité et fidélité, ambition et amour sincère. Dans le même temps, on regrette que le langage de cette fable, qui explore entre autres la finalité de l'art, ait été démesurément simplifié et modernisé : un écueil dommageable, le récit perdant de sa profondeur et de sa grâce. Mais les fusains de Nadja, comme volontairement malhabiles, apportent à ce travail en noir et gris un caractère pittoresque indéniable, un charme et une gaucherie touchants.

B. Longre
(février 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.denoel.fr

Nadja
Violette et le secret des marionnettes de G. Brisac (L'Ecole des Loisirs, 2004)
Momo, l'intégrale (L'Ecole des Loisirs, 2004)
Chien Bleu (L'Ecole des Loisirs, 2002)