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Décrypter
l'âme humaine
Les éditeurs
de littérature générale se lancent dans le
roman graphique, popularisant un genre qui n’est pourtant
pas nouveau ; comme si la BD obtenait enfin ses lettres de noblesse,
par le biais du littéraire. Les éditions Actes Sud
ont fait paraître, en janvier dernier, les quatre premiers
titres de leur nouvelle collection graphique (dont le très
poignant Adieu, Maman de Paul
Hornschemeier) et les éditions Denoël ne sont pas
en reste, avec Denoël Graphic, une nouvelle collection éclectique.
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Nadja,
auteure et peintre connue pour ses nombreux ouvrages jeunesse
(dont l’espiègle Momo
et Chien Bleu,
album paru en 1989 mais que les lecteurs plébiscitent
toujours), fait ses premiers pas en bande dessinée
avec cet ouvrage atypique, très librement inspiré
d’une nouvelle écrite en 1888 par Henry James.
Le prolifique romancier américain (1843-1916), contemporain
de Zola, Flaubert et Maupassant, appartient résolument
à l’époque dite moderne et, tout au long
de son œuvre, il pose ses personnages en apparence futiles
dans des milieux socialement clos, composant des situations
parsemées de rituels sociaux qui tendent cependant
à dévoiler des crises de conscience aiguës
et de subtils conflits moraux qui vont au-delà du simple
roman bourgeois. |
L’histoire
dont s’est emparée Nadja est une fable morale dans
laquelle les protagonistes (présentés au début
de l’album, comme au théâtre) sont des oisifs
partageant leur temps entre voyages et réceptions. Lors de
l’un de ces repas, Oliver, peintre célèbre,
retrouve Everina, une jeune femme dont il était follement
épris douze ans plus tôt, et qu’il n’a
pas oubliée. Celle-ci est maintenant mariée, mère
d’une petite fille, et lors de cette soirée, elle ne
reconnaît pas son ancien soupirant ; l’artiste confie
sa peine à Linda, elle-même secrètement amoureuse
d’Oliver (qui ne le lui rend pas, bien évidemment).
Lorsqu’il revoit Everina, elle est de nouveau accompagnée
de son époux, Clément Capadose, un bonimenteur sans
vergogne, mythomane compulsif qu’Everina protège tant
bien que mal du ridicule. Celui-ci déplaît profondément
à Oliver, incapable de comprendre comment elle a pu épouser
un tel homme ; il lui propose alors de faire le portrait de leur
fille, pour garder le contact avec Everina et dans l’espoir
de gagner son amour ; Everina ne répond pas à ses
avances : las de cette situation, Oliver concocte un plan visant
à dévoiler à la face du monde, mais surtout
à celle d’Everina, la véritable nature de Clément
Capadose : « Je lui montrerai tel qu’il est. Elle
sera obligée de réagir. En plus, je sens que ça
va être un super portrait. Un condensé de psychologie.
»
Les sentiments qui traversent le récit (amour réciproque
ou non, jalousie, envie, tristesse…) se lisent fugacement
sur les visages des personnages, que Nadja a animalisé :
des ours et des ourses que l’on ne distingue pas toujours
les uns des autres ; un choix qui évacue cependant tout ce
que le récit comporte d’anecdotique (les costumes et
autres accessoires, en particulier) pour que l’attention du
lecteur se porte davantage sur les traits psychologiques, les défauts,
les qualités et les manques de la nature humaine, entre vanité
et fidélité, ambition et amour sincère. Dans
le même temps, on regrette que le langage de cette fable,
qui explore entre autres la finalité de l'art, ait été
démesurément simplifié et modernisé
: un écueil dommageable, le récit perdant de sa profondeur
et de sa grâce. Mais les fusains de Nadja, comme volontairement
malhabiles, apportent à ce travail en noir et gris un caractère
pittoresque indéniable, un charme et une gaucherie touchants.
B.
Longre
(février 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.denoel.fr
Nadja
Violette et le secret des marionnettes
de G. Brisac (L'Ecole des Loisirs, 2004)
Momo,
l'intégrale (L'Ecole des Loisirs, 2004)
Chien Bleu (L'Ecole des Loisirs, 2002)
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