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"Le roman n'examine pas la réalité
mais l'existence (...) le champ des possibilités humaines."
Milan Kundera, L'Art du roman
Quand les rois étaient des reines...
Le titre de
ce saisissant roman offre déjà quelques clefs sur
l’univers intimiste dans lequel le lecteur pénètre
prudemment pour, bientôt, se trouver happé par le récit
de la narratrice éponyme, personnage par essence hybride,
inspirant d'abord une crainte mêlée d'admiration ;
car (qui oserait en douter ?) c’est l’authentique Toutankhamon
qui nous parle et son récit obsédant a traversé
les siècles après qu’elle l’a livré
aux murs de sa prison : il est parvenu jusqu’à nous
par le biais de la prose tour à tour audacieuse ou lyrique
de Nabil Naoum.
Le roman, certes
ancré dans l’histoire de l’Egypte ancienne (dont
on sait en réalité peu de choses, hormis ce que les
tombeaux ont livré), retrace un destin invérifiable,
que nulle source ne pourra venir confirmer ou infirmer – mais,
à défaut d’être véridique, tout
y est hautement vraisemblable, le romancier ayant déployé
son imagination, en toute liberté, pour pallier les incertitudes
de l’histoire. Il réinvente Tout, fille d’Amenothep
et sœur d’Akhenaton (le roi rebelle qui remit en vogue
le dieu Aton au détriment d’Amon), élevée
comme un garçon, installée sur le trône à
neuf ans ; pour se voir, à dix-huit ans, brutalement écartée
de ce rôle masculin, créé de toutes pièces
par sa mère et le grand vizir. Après avoir été
le dieu vivant, sur lequel nul mortel ne peut poser le regard à
moins d’y être autorisé, Tout-Nefret, enceinte
de plusieurs mois, est jetée dans une fosse obscure tandis
qu’un jeune prêtre est sacrifié pour servir de
dépouille royale ; car un « roi » ne peut concevoir
et encore moins enfanter, et devient gênant quand il s’obstine
à vouloir mener une grossesse à terme…
Dans sa dernière
demeure, la jeune femme relate l’histoire de sa brève
existence sur le point de s’achever par le poison –
se confiant à des interlocuteurs invisibles ou absents, sa
fidèle servante Senou ( est-elle présente ?) ou son
amant, Horemheb, celui qui l’aurait trahie.
On trouve là des lamentations, il est vrai, mais étayées
de souvenirs entrelacés, permettant à Tout de revivre
tous les instants remémorés avant de mourir ; elle
revient sans relâche sur son amour et sa haine mêlés,
dirigés contre Horemheb, le chef des armées, celui
qui l’a ouverte au plaisir des sens pour mieux la tromper
ensuite, celui qui fut l’un des seuls à deviner que
sous le costume du roi, se cachait une toute jeune fille.
Le récit
progresse par circonvolutions, retours et brusques avancées,
par digressions temporelles, d’un souvenir à l’autre,
au fil des sentiments souvent contradictoires éprouvés
par la jeune Tout-Nefret (du désespoir à l’exaltation,
de la fierté à la générosité,
de l’abnégation de soi à la honte, etc.) –
un mouvement de la pensée débarrassé de toute
chronologie, qui se déploie au rythme des paradoxes d’un
esprit subtil qui atteint peu à peu des vérités
essentielles, et apprend à rejeter ce qui n’est qu’illusion
– le pouvoir, les richesses et la vénalité de
ceux qui ont pu commettre l'ultime trahison. Seule compte maintenant
la vie nouvelle qu’elle abrite en elle (et pourtant condamnée).
Le personnage grandit et s’affirme, et si elle s’écarte
ainsi des lamentations et d’Horemheb, faisant preuve vis-à-vis
de lui d’un cynisme montant, c'est bien grâce à
ses multiples réminiscences : l’analyse du passé
l’incite à dresser un bilan détaché de
cette liaison secrète : « Comme les voies du souvenir
sont curieuses… toutes les fois où je m’y suis
enfoncée, j’ai découvert qu’elles étaient
peuplées de mille détails, comme un rêve…
Comme si le passé était plus clair que le présent…
», confie-t-elle, comprenant que ces retours en arrière
lui ont permis de se faire l’observatrice lucide et a
posteriori d’événements sur lesquels elle
n’avait aucune prise par le passé.
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Moi,
Toutankhamon, reine d’Egypte est surtout
un hymne à la féminité qui revendique son
droit au plaisir charnel et au pouvoir, refuse la domination
masculine et le paternalisme brutal des hommes ; un récit
parcouru de révélations existentielles et de judicieux
commentaires (bien évidemment très contemporains)
sur les relations entre les sexes, la place réelle des
femmes dans la société (en définitive,
bien peu nous sépare de l'Egypte ancienne...), et sur
les faiblesses et les paradoxes de la tyrannie et de la virilité
masculines : « j’ai compris à quel point
tu craignais la mort. La violence est l’expression de
la crainte, comme la cruauté. », constate
la reine, s’adressant à Horemheb l’absent
; ou encore : « les hommes ne connaîtront pas
la vérité de l’amour tant qu’ils ne
seront pas libérés de leur crainte de notre supériorité.
» Des traits de caractère qu’elle retrouvait
chez le « frère » tant admiré, Akhenaton,
si prompt à libérer les femmes et à les
protéger, contrairement aux autres hommes... |
Cette exaltante
réécriture de l’histoire (qui n’est pas
sans rappeler l'épique roman de David Haziot, Elles)
sert la cause des femmes et prône une égalité
nécessaire, montrant combien l’histoire, la «
grande », peut se faire mensongère quand elle est écrite
par des hommes : « les chroniques des règnes sont
pleines d’hypocrisie et de mensonges », affirme
la narratrice, sachant qu’ils « graveront sur la
pierre le récit des victoires illusoires que je n’ai
pas remportées. » Les traces laissées par
l’histoire seraient-elle donc semblables au verbiage fleuri
d’Horemheb, amant volage tentant de se disculper de ses multiples
absences ? Au contraire, seules la poésie (l’une des
passions de Tout) et la littérature libéreraient la
vérité du joug masculin et lui redonneraient la place
qui lui revient. C’est donc le langage, libérateur,
qui conduit Tout-Nefret à se révolter contre les manipulations
passées et à entrer en subversion (contre l’ordre
établi, les carcans religieux, moraux, politiques, etc.),
délaissant pour un temps son désespoir (qui lui a
toutefois fait prendre conscience que « Tout va à
son extinction. ») ; en se souvenant de sa liaison avec
un autre homme, Ta’ou, elle analyse désormais finement
pourquoi les autres ont pu voir en elle un danger: « il
[Ta’ou ] voyait en moi cette aspiration à me libérer
de toute servitude (…) le pouvoir de s’émanciper
de l’emprisonnement de l’idée d’éternité,
imposée par tous les rites minutieux du culte et de l’embaumement.
» ; et plus loin, elle lègue à sa fille
(et à travers elle, à toutes les filles à venir
au monde), ce message d’exultation : elle « reviendra
à la vie dans le ventre d’une autre femme , et elle
se verra alors en possession de toute la terre. »
Nabil Naoum ne se targue pas d’être historien, mais
paradoxalement, Moi, Toutankhamon, reine d’Egypte
dépasse sans mal ces ouvrages pseudo-historico-romanesques
faciles et rébarbatifs sur l'Egypte ancienne, auxquels le
public s'est malheureusement habitué. Cet ouvrage unique
appartient plutôt à la catégorie des grandes
œuvres entêtantes et atemporelles, où l’acte
langagier, dans son urgence, participe à un mouvement libérateur,
où chaque mot s'impose au lecteur et participe d'un cheminement
humain irremplaçable.
B.
Longre
(septembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.actes-sud.fr/index.htm
du
même auteur
Les Rivages de l’amour
trad. Luc Barbulesco, Actes Sud 2003.
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