Les rivages de l'amour
traduit de l'arabe (Egypte) par Luc Barbulesco
(Actes Sud, 2003)

 

Les histoires d'amour finissent mal...

De la France à l’Egypte, des Etats-Unis à Allemagne, Nabil Naoum construit un écheveau de relations amoureuses entre quelques personnages, une chaîne humaine qui nous mène d’un homme à une femme, d’une femme à un autre homme et ainsi de suite : des ramifications qui pourraient s’étendre à l’infini, mais dont le centre de gravité est Mounir, qui vit à Paris et autour duquel semblent se tisser la plupart de ces liens ; un personnage paradoxalement fuyant, qui refuse apparemment de s’attacher à une seule femme, au grand dam de Betty, venue le rejoindre pour quelques jours. Ils s’étaient rencontrés un an plus tôt et elle n’a pu oublier cet homme, espérant qu’il lui proposera de l’épouser ; elle a malgré tout laissé un autre homme derrière elle, en Egypte : Mark, dont la patience et la fidélité ont pourtant des bornes et qui, de son côté, rencontre deux jeunes Allemandes qui ne le laissent pas indifférent. Dans le même temps, Samiha, une jeune peintre (amie de Mounir), vit très mal sa passion pour Amin, un intellectuel que Mounir trouve très «pompeux»…

L’on pourrait d’abord croire à des jeux libertins entre gens bien éduqués, mais ce roman s’apparente plutôt à un vaudeville «intellectuel» où sont révélées les faiblesses des hommes et des femmes, les hypocrisies et autres tromperies qui régissent les relations sentimentales et l’impossibilité de vivre pleinement un amour véritable. Le ton est souvent empreint de gravité et comme par un fait exprès, le sort semble se retourner contre ceux dont les choix demeurent instables ; aux hésitations de Betty succèdent les incertitudes de Helga (l’une des deux Allemandes) et les interrogations de Mounir : «Assurément cette soirée à Montmartre l’avait fatigué, mais plus encore tout ce réseau de relations complexes, où il ne savait plus quel rôle exactement on lui faisait jouer»… L’écriture sobre de Nabil Naoum retrace à merveille les circonvolutions des pensées de chaque personnage et en quelques lignes, l’auteur parvient à ébaucher l’essence et à capter les désirs de chacun.

Les rivages de l’amour, en dépit de sa brièveté, pose ainsi d’intéressantes questions sur la capacité à choisir, sur la séduction et les sentiments non partagés, sur les aspirations divergentes des hommes et des femmes et sur les effets du hasard ; on peut retenir ce que Mounir dit à Betty, tandis qu’il tente de lui expliquer l’origine de l’amour qu’elle ressent pour lui : «S’il y avait une cause à sa passion, c’était la rencontre, le hasard, qui provoque ce genre d’événements des millions de fois par jour ; des milliards de rencontres entre un homme et une femme s’étaient produites, motivées par un désir collectif et impersonnel de perpétuer l’espèce humaine. » Une froide théorie que l’écrivain illustre à la perfection dans ce roman dense et cinglant.

Blandine Longre
(septembre 2003)

Né au Caire en 1944, Nabil Naoum est notamment l’auteur du recueil de nouvelles Le Voyage de Râ (1988) et de deux romans : Retour au temple (1991) et Le Rêve de l’esclave (1994).

Du même auteur
Moi, Toutankhamon, reine d’Egypte
(Actes Sud, 2005)

http://www.actes-sud.fr/index.htm

http://www.acr-edition.com/asp/livre_francais.asp?code=ACA