Persépolis
Marjane Satrapi

L’Association


L'intégrale

Le film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Persépolis, a été présenté lors du Festival de Cannes en mai 2007, où il a reçu le Prix du jury. Il est sorti en salle en juin 2007 et a fait l’objet de critiques élogieuses.
Adapté de la bande dessinée de Marjane Satrapi, ce long métrage d’animation, entièrement réalisé selon des méthodes « à l’ancienne » dans un studio parisien réunissant une soixantaine de personnes, permet au grand public, comme aux bédéphiles, de se plonger dans l’histoire tourmentée du l’Iran à l’époque de la révolution islamique, par le biais de l’histoire de l’auteure elle-même, qui raconte, sans pathos, avec beaucoup d’humour et de clairvoyance, son enfance, son adolescence et ses difficultés à vivre dans un pays où la liberté, surtout pour les femmes, n’existe plus.
Pour cette occasion, les quatre volumes qui constituaient l’autobiographie dessinée de la jeune femme, sont réédités en intégrale aux éditions de L’Association, l’éditeur de toujours de Marjane Satrapi.

Persépolis est donc une autobiographie dessinée, parue pour la première fois à la fin de novembre 2000, à L’Association, dans la collection Ciboulette.
Cette bande dessinée, entièrement et uniquement en noir et blanc, s’inscrit à l’époque dans la veine nouvelle de ce que l’on appelle aujourd’hui communément « la nouvelle bande dessinée », par opposition à la traditionnelle bande dessinée franco-belge, proposant des albums cartonnés en séries, dans les genres habituels que sont le policier, l’humour, la science-fiction et la fantasy, l’histoire ou bien l’aventure. Les auteurs publiant à L’Association, la bande de Jean-Christophe Menu, Joann Sfar, David B, Christophe Blain ou bien Lewis Trondheim, entre autres, explorent désormais d’autres veines, comme le reportage, l’autobiographie ou le journal intime, et renouvellent le roman graphique en privilégiant le contenu au dessin. Ils ne cherchent pas à faire « un beau dessin », mais à raconter une histoire, souvent intime ou politique, en mettant le dessin et le découpage au service de la narration. Pas de pagination ni de format standard non plus, l’éditeur s’adapte au contenu de ce qui est proposé et publie des livres de tous formats, à la couverture souple, et le plus souvent en noir et blanc, y compris pour des raisons d’économie.
Cette nouvelle manière de concevoir une bande dessinée trouve un public, pas forcément bédéphile au départ, parmi un lectorat adulte et souvent cultivé, plus habitué à lire des romans et des essais, et fait rapidement école. D’autres auteurs suivent, comme Fabrice Neaud, Blutch, Fred Bernard, Manu Larcenet, Etienne Davodeau…, et d’autres éditeurs se lancent aussi dans l’aventure, comme Ego comme X ou Vertige Graphic, faisant figure de laboratoires, de découvreurs de talents et de pionniers. Cela n’empêche nullement les auteurs qui se sont faits connaître dans ces laboratoires de rejoindre ensuite les catalogues des grands éditeurs de bande dessinée, comme Dargaud, Dupuis ou Delcourt.
Marjane Satrapi fait donc partie de ces auteurs, et son travail, tout comme celui de ses amis de l’atelier de la place des Vosges, connaît rapidement un succès d’estime tout d’abord dans un premier cercle de connaisseurs, puis un véritable succès public. On les encense, on ne parle que d’eux, y compris dans les grands médias généralistes, et le magazine Télérama ne voit que par eux. Marjane Satrapi reçoit d’ailleurs en 2005 le prix du Meilleur album lors du Festival d’Angoulême, pour Poulet aux prunes, toujours publié à L’Association, l’éditeur auquel elle est restée fidèle.

Persépolis, tome 1
C’est un récit à la première personne découpé en neuf chapitres courts, de 7 à 10 planches, portant chacun un titre :
1 – Le foulard.
2 – La bicyclette.
3 – La cellule d’eau.
4 – Persépolis.
5 – La lettre.
6 – La fête.
7 – Les héros.
8 – Moscou.
9 – Les moutons.
Chaque titre de chapitre est inscrit en blanc dans un rectangle noir, précédé d’un dessin très simple évoquant le titre, presque un pictogramme ou un symbole.

Le récit est précédé d’une introduction, signée David B., qui rappelle l’histoire de la Perse à partir de 642, lorsque les Arabes envahissent le pays qui adopte alors l’Islam, « un Islam de vaincus, un Islam souterrain, ésotérique et révolutionnaire, le Chiisme ». Elle rappelle aussi le premier coup d’état organisé par la C.I.A. en 1953, contre Mossadeq, le chef du gouvernement qui conteste l’injuste répartition des immenses bénéfices de l’exploitation pétrolière par l’anglo-iranien Oil Compagny ; puis la montée sur le trône de Mohamed Rezaz, qui avait fui le pays une première fois et qui reste au pouvoir jusqu’en 1979, date de la Révolution islamique.
Cette introduction, soigneusement calligraphiée, est illustrée de huit dessins en noir et blanc, représentant des guerriers à cheval ou en véhicule blindé, appuyant ainsi le texte et soulignant le passé tourmenté et guerrier de l’Iran.

Le dessin de Marjane Satrapi est très simple, efficace, visant l’efficacité narrative, jouant sur les contrastes noir / blanc, les aplats noirs. Très peu de décors et d’arrière-plans dans les cases. Les récitatifs dans lesquels s’exprime la narratrice sont placés en haut des cases. Le récit au découpage classique et régulier est cependant parsemé de grandes cases, souvent oniriques, qui suggèrent la mort, la guerre, le cauchemar ou, plus rarement, la fête. Le tome 1 est construit en flash-back : l’action commence en 1980 mais l’ensemble du récit raconte toute l’année 1979, celle de la Révolution et de la chute du Chah, et évoque aussi les années antérieures, par le biais de l’histoire de certains des personnages.

Planche 1
La première case du récit est un plan moyen, montrant le buste d’une fillette au visage sérieux, portant un voile jusqu’aux épaules, et un manteau boutonné jusqu’au cou. Le voile laisse dépasser deux mèches de cheveux noirs. C’est une image austère, sur un fond blanc et un bas de case noir. Il n’y a pas de décor.
Le récitatif explique sobrement : « ça, c’est moi quand j’avais dix ans. C’était en 1980. »
La deuxième case, plus large, représente une photo de classe, sur laquelle les quatre fillettes sont cadrées de la même façon que la jeune narratrice. Elles ont la même posture, les mêmes vêtements, la même attitude figée et peu expressive. On a du mal à les distinguer les unes des autres tant le voile austère uniformise les filles. Marjane nous explique qu’il s’agit de ses camarades de classe : Gulnaz, Nashid, Narine et Minna.
Elle contraste singulièrement avec la deuxième case de la deuxième planche, qui représente elle aussi une photo de classe prise avant la révolution, où l’on voit filles et garçons côte à côte, aux visages plus souriants et moins figés, vêtus d’uniformes à l’occidentale.
Le foulard est au centre de cette première planche. La quatrième case représente une scène significative à l’entrée de l’école quand vient l’année 1980, année où le port du foulard devient obligatoire à l’école et qu’une maîtresse sévère, entièrement vêtue de noir, veille à l’entrée et distribue un voile noir à toutes les fillettes qui arrivent cheveux nus.
Enfin, la dernière case, qui occupe toute la largeur de la planche, est une scène de jeu dans la cour de récréation où l’on ne voit bien sûr que des fillettes, toutes vêtues d’un large pantalon noir et d’une blouse longue descendant sous les genoux. Elles jouent à la révolution, aux vainqueurs et aux vaincus ; certaines ont leur foulard sur les cheveux, d’autres l’ont enlevé parce qu’il tient trop chaud et qu’il les gêne ; d’autres encore jouent avec, le mettent comme une cagoule ou s’en servent, noués les uns aux autres comme d’une corde à sauter. On sent dans cette image forte l’insouciance de ces fillettes qui parviennent à jouer bien sûr mais aussi leur inquiétude, leur futur enfermement, leur vécu immédiat pas forcément rassurant qui transparaît dans leur jeu et dans leurs paroles. Peu sourient d’ailleurs. Elles ne comprennent pas pourquoi elles doivent porter ce morceau de tissu encombrant.
La troisième case est à part, toute noire, où l’on distingue les silhouettes cernées de blanc d’une foule en révolution, personnages de profil, au poing levé, hommes en femmes ensemble, vêtus encore à l’occidentale. Cette case rappelle ce qui s’est passé en Iran en 1979, la révolution qui a chassé le chah du pays et qui réclamait plus de démocratie, et qui a été appelée plus tard la révolution islamique. C’est une case forte aussi, une case de transition entre le récit de Marjane et l’Histoire, entre le passé et le présent du récit.
Quelques pages plus loin (planche 4), Marjane ajoute cependant : « Je ne savais pas trop quoi penser du foulard. Moi j’étais très croyante mais moi et mes parents ensemble étions très modernes et avant-garde. »

Le contexte historique que Marjane évoque dans le récit
1980 : un an après le début de la révolution, le port du foulard est obligatoire à l’école, les écoles bilingues ferment, la mixité est interdite, la laïcité n’existe plus.
C’est une année très troublée, marquée par ne nombreuses manifestations anti et pro foulard sans les rues de Téhéran. Elles sont très durement réprimées parla police du Chah.
L’une d’elle, cette année-là, tourne plus mal que les autres, celle du fameux « vendredi noir » , au cours de laquelle il y eut beaucoup de morts, qui fut suivie d’autres massacres.
La fin du régime approchait malgré les promesses répétées du Chah Mohamed Rezaz d’instaurer la démocratie dans le pays et la dizaine de premiers ministres qui se succèdent, en vain. Dans les rues rien n’apaise la colère du peuple qui brûle régulièrement ses effigies malgré la répression féroce. Le souverain quitte enfin le pouvoir et le jour de son départ est marqué par la plus grande fête de l’histoire de l’Iran. Jimmy Carter refuse d’accueillir le Chah et sa famille aux Etats-Unis. Ces derniers trouvent refuge dans l’Egypte d’Anouar-El-Sadate, ami de longue date de Rezaz. Les deux hommes avaient conclu ensemble un pacte avec Israël contre les pays arabes de la région.
L’abdication du Chah est immédiatement suivie de la libération de quelque 3000 prisonniers politiques.

La narratrice et le contexte familial
Marjane est une fillette libre et éduquée, comme ses parents, modernes et avant-gardistes, qui appartiennent à la haute bourgeoisie cultivée du pays, qui ont participé aux manifestations et qui aspirent, comme beaucoup d’Iraniens à l’instauration de la démocratie. Ils vivent confortablement avant la révolution, connaissent l’Occident, possèdent une cadillac et emploient une bonne à demeure, Mehri.
Marjane vit avec son père, Ebi, sa mère, Taji, et aime aussi beaucoup sa grand-mère, qui apparaît très peu dans ce premier volume. Son grand-père maternel est mort mais elle apprend son histoire par bribes. Il était le fils de l’empereur renversé cinquante ans auparavant par le père du Chah actuel, Réza. Tous ses biens furent alors confisqués par le père du Chah mais il fut néanmoins nommé Premier ministre. Il avait fait ses études en Europe, était un homme cultivé, avait aussi lu Marx et devint communiste. Ses opinions politiques lui valurent de nombreux emprisonnements.
Marjane explique être née avec la religion (planche 4) et, petite, Marji pense être la dernière des prophètes, même si aucune femme ne l’a jamais été ! Elle veut donc devenir prophète, s’applique à devenir irréprochable, parle souvent à Dieu en personne avec lequel elle a des conversations spirituelles, dialectiques ou très terre à terre, dans sa logique implacable de petite fille. Elle lit beaucoup, tout ce qui lui tombe dans les mains, des livres de religions, de poésie persane, des bandes dessinées, mais aussi des livres consacrés au matérialiste dialectique ! Elle joue avec ses amis à la guerre, aux opposants emprisonnés et torturés. Elle aurait finalement aimé que son père, que le père de certains de ses amis, soit un héros, ait été lui aussi emprisonné et torture, afin de pouvoir le raconter ensuite à ses amis, et à en retirer une certaine gloire. Elle apprend l’existence d’Anouche, son oncle paternel longtemps emprisonné et libéré récemment. Lorsqu’il rentre chez les parents de Marji, Anouche lui raconte le soir son histoire, que la petite fille suit avec énormément d’attention, de délectation même, malgré l’horreur du récit : Fereydoune, l’oncle d’Anouche, proclama bien des années auparavant avec ses amis politiques l’indépendance de la province iranienne d’Azerbaïdjan et se nomma misnistre de la Justice de la jeune République. Anouche devint le secrétaire de Fereydoune qui fut arrêté et fusillé par les soldats du Chah. Anouche, recherché lui aussi, fuit le pays et se réfugia en U.R.S.S. où ilfit son doctorat en marxisme léninisme à Moscou, où il se maria, eut deux enfants, divorça avant de rentrer en Iran sous une fausse identité, fut arrêté et emprisonné durant neuf ans.
Marjane s’empresse de raconter cette histoire « délicieuse » à ses amis et de vanter les mérites de son oncle héros dont la gloire rejaillit sur elle ! Malgré la conviction de la fillette, les commentaires des amis montrent leur scepticisme et se bornent à un lapidaire « Trop délire !».
Elle suit aussi les discussions politiques entre son père et son oncle, qui soulignent le paradoxe d’une révolution de gauche qui aboutit à … une république islamique, et qui commentent, découragés, le résultat des premières élections où les Iraniens votent à 99,99% pour les Islamistes.
A la suite de ces élections truquées, l’inquiétude grandit dans la famille de Marji : beaucoup de familles de ses amis quittent le pays et partent aux Etats-Unis ; une partie de sa propre famille en fait autant. Son père garde cependant espoir et pense que l’Iran vit seulement une période de transition. Pourtant, ses amis sont emprisonnés ou assassinés par le nouveau pouvoir en place. L’oncle Anouche est à nouveau arrêté et emprisonné. Marji va le voir en prison avec son père et elle est très émue lorsque son oncle adoré lui offre un cygne qu’il a fabriqué pour elle avec de la mie de pain. Elle pleure lorsque son exécution est annoncée dans la presse comme celle d’un espion russe !
Elle dit sa révolte devant tant de souffrances et d’injustices et clame sa colère envers Dieu qu’elle met à la porte en ces termes : « Lors, toi, ta gueule ! Sors de ma vie !!! Je ne veux plus jamais te voir ! Dehors ! »

La dernière planche de ce premier volume est une grande case noire pleine page, au centre de laquelle Marji semble flotter, dériver dans un univers sans repères.
Une voix off, très forte, affolée, interpelle la petite fille : « Marji, cours au sous-sol ! On nous bombarde !!! »
« C’était le début de la guerre. »

Catherine Gentile
(octobre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

Bande dessinée - articles

 

Pour en savoir plus sur l’Iran, d’autres livres intéressants :

Tajadod, Nahal. – Passeport à l’iranienne. – Jean-Claude Lattès, 2007

Goli Taraghi
Les trois bonnes - Actes Sud, 2004

Mohsen Makhmalbâf
Le jardin de cristal - Serpent à Plumes, 2003

Dowlatabadi
Cinq histoires cruelles - Gallimard, 2002

Je viens d'ailleurs
de Chahdortt Djavann - Autrement, Littératures, 2002

Que pense Allah de l'Europe ?
de Chahdortt Djavann - Gallimard, 2004

Bozorg Alavi
Danse macabre - L'Aube, 2004

Saïd Paysages d'une mère lointaine (Métailié, 2003)

Dorit Rabinyan Larmes de Miel (Denoël, 2002)

Collectif. - Les Jardins de solitude. – 1001 nuits

Coville, Thierry. – Iran, la révolution invisible. – La Découverte, 2007

Djavann, Chahdortt. – Bas les voiles ! . – Gallimard, 2003 (Hors série connaissances)

Djavann, Chahdortt. – Autoportrait de l’autre. – Sabine Wepieser, 2004

Ebadi, Shirin. – Iranienne et libre. – La Découverte

Hedayat, Sadeq. – Trois gouttes de sang. – Phébus