La Physique des catastrophes
Marisha Pessl

Traduit de l’anglais (USA) par Laetitia Devaux
Gallimard, 2007

 

 

 

Tonique

On ne trouvera pas dans ce livre de théorie scientifique sur les catastrophes, et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit et la catastrophe de l’héroïne, Bleue, élève de terminale, structure tout le roman. Pourtant, ce n’est pas un roman triste, on y rit beaucoup, tant la distance et l’humour sont constants – en dehors des moments noirs, inquiétants et terribles.
« Les gens réservent toujours l’anxiété, la fureur et la gueule à la Heathcliff à leur propre histoire – c’est là une preuve du narcissisme qui coule dans les veines de la culture occidentale comme de l’essence dans une Edsel ». Cette maxime, l’une des nombreuses que celui que la narratrice nomme « papa » énonce tout au long du livre, a été bien assimilée par sa fille : chaque histoire, et la sienne encore plus, en dehors d’un ou deux instants d’égarement, est livrée sans pathos, avec distance, précision et un regard extrêmement perçant. Le cinéma ou la littérature souvent évoqués ; le texte cite, zoome, fait des raccords, cite des postures d’acteurs, imite des scènes, des effets, de façon explicite.

Si le prologue prend Bleue au moment où tout est consommé et où la tristesse l’a envahie, le récit fonctionne par un retour en arrière sur toute sa vie, après la description du séisme majeur qui a tout renversé. Sa mère est morte quand elle était enfant. On sait peu de choses d’elle, en dehors du fait qu’elle aimait les papillons. Son père, très aimant et attentionné dans son genre, est un universitaire brillant spécialisé en sciences politiques. Il change sans cesse de lieu de travail et l’emmène partout avec lui, lui parlant sans cesse de livres, il tente de lui inculquer le même dédain distant qu’il éprouve envers l’humanité. Il accumule dans son discours les citations et références savantes et la narratrice de l’histoire, Bleue, fait de même, citant tantôt des œuvres réelles (essais, littérature, cinéma,…), tantôt d’autres qui semblent tout à fait fantaisistes (on n’est pas allé vérifier). Ainsi cette histoire, même dans ses moments dramatiques, est truffée de références, de connaissances, de toutes ces choses qui semblent former l’ossature du monde et qui, dans certaines circonstances (une catastrophe, un accident) n’ont plus de sens.

On lit cette histoire sans se lasser, presque d’une traite (si c’est possible), tant les événements s’enchaînent de façon implacable et cependant surprenante vers une fin provisoire que l’on connaît déjà. Lors de cette année de terminale au collège St Gallway de Stockton, les relations douces-amères de Bleue avec son père (et les amours plus ou moins secrètes de celui-ci), la rencontre d’Hannah Schneider, mystérieuse professeur de cinéma de son collège, la fréquentation de la bande des « sang bleu », adolescents nantis et déjantés, qui l’associent à leur groupe sans que l’on comprenne bien pourquoi on leur en a donné l’ordre, tout cela prend la sage Bleue dans un tourbillon de plus en plus inexplicable.Les rencontres entre Hannah et la bande, les relations qu’elle a nouées avec chacun, la mort d’un homme chez elle, puis la mort d’Hannah, que l’on connaît depuis le début : suicide ?

Bleue, témoin, quasi accusée, croit au crime et mène l’enquête. Le roman vire alors au policier et frôle le thriller. Tout cela est balayé par la seconde catastrophe, non annoncée cette fois, qui renverse toutes les certitudes de Bleue sur sa vie, son passé, son avenir, son père, sa mère, elle-même et la laisse sur le carreau des émotions.
Pourtant, c’est un livre tonique, qui croit en la littérature et aux livres (chaque titre de chapitre est un titre de roman), qui affirme que seuls ils permettent de lutter contre les mystères et l’opacité des êtres. C’est aussi un livre plein de descriptions, longues, ou très rapides, tout à fait extraordinaires, des comparaisons étonnantes (bien traduit), des dialogues vifs et un portrait d’une certaine Amérique, passionnant.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(décembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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