Je voudrais rentrer à la maison
de Jean-Claude Mourlevat
Arléa, 2006

 

 


A rebours

Jean-Claude Mourlevat remonte le cours du temps et se souvient de 1962, une « année à oublier »… Beau paradoxe, qui en dit long sur la teneur de ces souvenirs d’enfance. Alors âgé de dix ans, comme ses frères et sœurs avant lui, il fait sa rentrée en tant que pensionnaire au lycée Blaise-Pascal, dans une petite ville auvergnate. Cet ouvrage savoureux, entre rire et larmes, relate ce calvaire en de brefs chapitres, chacun reprenant un fragment de mémoire : on rencontre les camarades (le surprenant Bœuf, Fonlup, Bétovaine…), les enseignants (M. Janquetil, le professeur d’allemand obèse, Melle Lavalière, la prof de musique aveugle…), le détestable surveillant général, à la fois aigle et serpent (rares sont ceux qui osent l’affronter), et surtout le grand Blaise, dont la statue, à l’entrée du lycée, fascine l’enfant de dix ans ; on retrouve les rituels (le bizutage, la promenade obligatoire du jeudi, les jeux de billes…) et leur cortège d’angoisses, l’exécrable nourriture servie au réfectoire (dont le corned-beef…), et les rires potaches qui soulagent temporairement. Dans ce lieu inhospitalier, le garçon apprend la compassion, l’injustice ou la ruse, mais surtout le chagrin : le sentiment d’abandon domine dans ces réminiscences, et la difficulté à quitter l’univers maternel est maintes fois évoquée – la semaine étant pour lui « un bloc compact de désespoir » et son statut d’interne comparable à la situation d’un bagnard…

Par le biais de ces anecdotes en surface bien banales (n’eût été l’écriture et le caractère pittoresque de l’ensemble), l’auteur explore avec finesse et honnêteté la notion de mémoire : ce qu’il raconte est sa vérité, et peut-être pas LA vérité... ses souvenirs n’ont pas la fiabilité, il le sait, d’un récit linéaire et préconstruit : il se souvient de la main de son père posée sur son front, un jour qu’il faisait semblant de dormir – tout en se demandant s’il n’a pas emprunté cette image à Kafka… Ailleurs, les souvenirs se trompent d’année (il croit avoir parlé de 1962, alors que c’était 1963), ou bien ne sont plus (ont-ils jamais existé ?), mais là n’est pas l’essentiel. Jean-Claude Mourlevat parle d’abord de et à l’enfant qu’il a été (« Je veux seulement te donner la parole puisque tu ne l’avais pas. Te la rendre. ») et met en mots des souffrances et des sentiments révolus mais qui ne l’ont pas quitté.

Cette somme de souvenirs de pension, plus ou moins graves et cocasses, à la fois uniques et singuliers, est si bien contée que le lecteur les vit par procuration ; à chacun de trouver ici, sous forme de traces fugaces et de sensations partagées avec l’auteur, de quoi alimenter son petit moulin mémoriel…

Blandine Longre
(mai 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

http://www.jcmourlevat.com/

du même auteur
La troisième vengeance de Robert Poutifard
Gallimard Jeunesse Hors-Piste, 2004

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