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A rebours
Jean-Claude
Mourlevat remonte le cours du temps et se souvient de 1962, une
« année à oublier »… Beau
paradoxe, qui en dit long sur la teneur de ces souvenirs d’enfance.
Alors âgé de dix ans, comme ses frères et sœurs
avant lui, il fait sa rentrée en tant que pensionnaire au
lycée Blaise-Pascal, dans une petite ville auvergnate. Cet
ouvrage savoureux, entre rire et larmes, relate ce calvaire en de
brefs chapitres, chacun reprenant un fragment de mémoire
: on rencontre les camarades (le surprenant Bœuf, Fonlup, Bétovaine…),
les enseignants (M. Janquetil, le professeur d’allemand obèse,
Melle Lavalière, la prof de musique aveugle…), le détestable
surveillant général, à la fois aigle et serpent
(rares sont ceux qui osent l’affronter), et surtout le grand
Blaise, dont la statue, à l’entrée du lycée,
fascine l’enfant de dix ans ; on retrouve les rituels (le
bizutage, la promenade obligatoire du jeudi, les jeux de billes…)
et leur cortège d’angoisses, l’exécrable
nourriture servie au réfectoire (dont le corned-beef…),
et les rires potaches qui soulagent temporairement. Dans ce lieu
inhospitalier, le garçon apprend la compassion, l’injustice
ou la ruse, mais surtout le chagrin : le sentiment d’abandon
domine dans ces réminiscences, et la difficulté à
quitter l’univers maternel est maintes fois évoquée
– la semaine étant pour lui « un bloc compact
de désespoir » et son statut d’interne comparable
à la situation d’un bagnard…
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Par
le biais de ces anecdotes en surface bien banales (n’eût
été l’écriture et le caractère
pittoresque de l’ensemble), l’auteur explore avec
finesse et honnêteté la notion de mémoire
: ce qu’il raconte est sa vérité, et peut-être
pas LA vérité... ses souvenirs n’ont pas
la fiabilité, il le sait, d’un récit linéaire
et préconstruit : il se souvient de la main de son
père posée sur son front, un jour qu’il
faisait semblant de dormir – tout en se demandant s’il
n’a pas emprunté cette image à Kafka…
Ailleurs, les souvenirs se trompent d’année (il
croit avoir parlé de 1962, alors que c’était
1963), ou bien ne sont plus (ont-ils jamais existé
?), mais là n’est pas l’essentiel. Jean-Claude
Mourlevat parle d’abord de et à l’enfant
qu’il a été (« Je veux seulement
te donner la parole puisque tu ne l’avais pas. Te la
rendre. ») et met en mots des souffrances et des
sentiments révolus mais qui ne l’ont pas quitté.
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Cette somme
de souvenirs de pension, plus ou moins graves et cocasses, à
la fois uniques et singuliers, est si bien contée que le
lecteur les vit par procuration ; à chacun de trouver ici,
sous forme de traces fugaces et de sensations partagées avec
l’auteur, de quoi alimenter son petit moulin mémoriel…
Blandine
Longre
(mai 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.jcmourlevat.com/
du
même auteur
La troisième vengeance de Robert
Poutifard
Gallimard Jeunesse Hors-Piste, 2004
http://www.arlea.fr/
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