La troisième vengeance de Robert Poutifard
Gallimard Jeunesse
Hors-Piste, 2004

A partir de 9 ans

 

 

Comment se faire un beau programme de retraite…

Dès la première de couverture, l’illustratrice Béatrice Alemagna présente le dénommé Robert Poutifard : l’homme au crâne dégarni paraît de grande taille, recroquevillé sur le siège de sa deux-chevaux couleur canari ; la sacoche en bandoulière et le sourire en coin, il agrippe le volant d’un air décidé. Le ton est donné, le lecteur se demande déjà quel type de vengeance peut bien poursuivre ce héros à l’apparence si ordinaire et modeste…

Robert Poutifard, enfant craintif et maigrichon, sert, jusqu’en cinquième, de souffre-douleur à ses congénères. Puis il grandit d’un coup et l’on cherche moins de noises au garçon, toujours timide, mais devenu immense et grassouillet. Adulte, il choisit cependant de devenir instituteur : il pense ainsi pouvoir se venger «des petits morveux qui l’ont tant fait souffrir autrefois» ; sa déception est immense quand il prend conscience de l’impossibilité de leur faire du mal, de l’interdiction même de leur tirer les oreilles. «Suivirent alors trente-sept longues années insupportables pendant lesquelles il faillit plusieurs fois devenir fou».

Le malheureux professeur manque d’autorité et de répartie, les élèves se régalent de ses faiblesses. Ses rituels, sa vie de célibataire auprès d’une mère très protectrice, ses difficultés avec les tables de multiplication, que d’occasions pour les enfants de céder au «plaisir sadique de voir leur maître humilié». Comment survivre à cet enfer quotidien ? Petit à petit un projet délicieux mûrit dans l’esprit de Robert Poutifard, il se met à faire des fiches… Au retour de la cérémonie qui célèbre enfin son départ en retraite, il trie les documents élaborés pendant des années de loyaux services. Il sélectionne trois évènements dont les initiateurs paieront pour tous les autres et il inaugure un «cahier de vengeance».

L’auteur construit le roman de façon très rigoureuse, en quinze chapitres très équilibrés ; son héros lui-même fait preuve d’une organisation déterminée. Le maître revit à l’aide de chaque fiche l’affront d’origine, l’impact plus ou moins dramatique sur sa carrière ou sa vie sentimentale. Il élabore ensuite un plan pour chaque vengeance, avec minutie et délectation, soutenu par sa mère aussi enthousiaste. Il repère les lieux, restaurant, magasin ou salle de spectacle, où évoluent les sujets choisis, ces odieux gamins qui ont réussi et sont devenus des adultes riches ou renommés. Enfin, le retraité passe à la réalisation de son programme de punitions. Tout se passe on ne peut mieux pour les deux premières entreprises, mais la troisième vengeance ne se déroule pas tout à fait comme prévu !

On s’amuse beaucoup et on compatit aux humiliations subies par le pauvre maître d’école, particulièrement au grand chagrin provoqué par la troisième farce et qui le condamne au célibat. Jean-Claude Mourlevat excelle dans le récit de la première vengeance où les faits et délires s’enchaînent parfaitement et composent un scénario catastrophe modèle. L’auteur ménage le suspense tout au long du roman, le lecteur suit avec curiosité l’accomplissement des programmes de réparation et s’interroge sur l’épilogue : le dénouement pourra-t-il rétablir quelque moralité ?… Car le roman balance entre, d’une part, les complots enfantins dont les conséquences n’ont pas été mesurées, et d’autre part les machinations ourdies par un adulte conscient de la portée de ses actes. Aucune de ces attitudes n’est vraiment drôle ni acceptable ; pourtant Jean-Claude Mourlevat parvient à les rendre plutôt légères et redresse finalement la situation de main de maître…

Fondée sur des situations quasi dramatiques, l’histoire ne cherche pas forcément à faire réfléchir aux conduites inconséquentes des uns et des autres, elle est avant tout divertissante ; les enfants y retrouveront un univers familier et le propos ravira certainement nombre de maîtres et maîtresses à qui d’ailleurs Jean-Claude Mourlevat dédie sa « comédie ».

Martine Falgayrac
(janvier 2005)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

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http://www.univ-lille3.fr/jeunet/auteurs/mourlevat02/sommaire.htm

http://perso.wanadoo.fr/office.du.livre/Pages/archives_ASR/aut2004/