Le petit chapon rond rouge
de Claude Marie
Le collier de coquillettes
d’Etienne Mallinger
Je n’oublierai pas
de Julia Billet
Ne réveillez pas le dragon !
de Christine Beigel

Motus, 2005

 

 

Quatre mini-récits en "blanc sur noir"

C’est avec plaisir que l’on découvrira les quatre nouveaux titres de la collection Mouchoir de poche lancée cette année par les éditions Motus – beau pari éditorial qui mérite d’être abondamment soutenu – des ouvrages qui ne se ressemblent pas, hormis d’un point de vue formel, et qui témoignent d’une authentique créativité.

La fantaisie est au rendez-vous dans le petit récit initiatique concocté par Christine Beigel (auteure de l’excellent album La petite fille qui marchait sur les lignes, illustré par Alain Korkos), un conte qui, implicitement, fait la part belle à divers intertextes (dont les Mille et une nuits, les fables moyenâgeuses, ou Le petit chaperon rouge) et qui met en scène une petite fugueuse qui a « des fourmis dans les pieds » ; elle rencontre en chemin un terrifiant dragon qui réclame des histoires et dont il lui faut absolument se débarrasser. Ne réveillez pas le dragon! demeure inclassable, car le récit met en place une astucieuse interactivité avec le lecteur, en prenant la forme d’un QCM humoristique dont les réponses ne sont pas forcément données : à nous de les deviner, voire de les superposer ou de les imaginer…

On retrouve, dans Le petit chapon rond rouge (un titre savoureux !) construit sous forme de fable animalière, un détournement similaire des contes, mais aussi l’idée de la victoire possible des faibles sur les forts, qui met à mal la célèbre « loi du plus fort » de La Fontaine ; c’est une histoire en apparence très simple que propose Claude Marie, celle d’un petit poulet un peu gros que sa mère ne parvient pas à protéger des moqueries et des attaques mesquines des autres poules.

Quand la nouvelle se répand qu’un loup rôde dans le voisinage du poulailler, la communauté n’hésite pas à sacrifier le « petit chapon rond rouge » (ainsi que l’a surnommé Louise, une poule bien mal intentionnée) et à l’envoyer à la rencontre du monstre – pensant que ce dernier se contentera de ce morceau de choix et épargnera les autres volailles…
Le petit poulet se révèlera plus malin que le loup (opposant son intelligence courageuse à la force brute) et en rentrant victorieux, il dira à Louise, en guise de morale et de conclusion : « ta méchanceté m’a rendu fort ».

Si les deux récits précédents s'inspirent largement d'une veine qui ne cesse de nourrir l'imaginaire des écrivains, Etienne Mallinger, de son côté, propose un récit bien différent, doux-amer et émouvant ; située de plain-pied dans une réalité sociale éprouvante, l’histoire de Pavel et de sa mère femme de ménage, criblée de dettes, est pourtant illuminée par l’amour qui les lie, et qui s’incarne dans le « collier de coquillettes » (dont on aurait tort de se moquer dans le cadre de ce récit) que l’enfant offre à sa mère : un présent qui efface temporairement la grisaille du monde extérieur et les dangers qui guettent la petite famille.

L’écriture est sobre, le langage parfaitement adapté aux jeunes lecteurs, et c’est par petites touches, en quelques mots seulement, que l’auteur dresse le portrait d’un petit garçon confronté à de nouvelles inquiétudes et d’une mère qui possède l’intelligence du cœur, à défaut de biens matériels.
Ce n’est justement pas contre ces adultes-là que s’insurge la fillette que fait parler Julia Billet dans Je n’oublierai jamais, mais plutôt contre ceux qui méprisent (parfois par inconscience) l’intelligence des enfants et leur capacité de compréhension du monde qui les entoure, ayant oublié qu’enfants, eux-mêmes en savaient déjà beaucoup (de la peur et du rêve, de la honte, de la joie, de la peine ou bien des guerres).

La narratrice, véritable porte-parole d'une enfance en quête d'affirmation, résume les frustrations éprouvées par les enfants et se jure que « jamais jamais / je ne dirai des enfants / des petits de ma sorte / qu’ils ne savent pas / qu’ils ne comprennent pas / qu’ils ne doivent pas entendre / qu’ils ne peuvent pas entendre », et pour ne pas oublier sa promesse une fois devenue grande, elle l’écrit « blanc sur noir ». Ce petit poème en vers libre, construit autour d’un va-et-vient temporel, explore admirablement la place du souvenir dans une existence, ainsi que celle de l’enfant dans le monde des adultes.

B. Longre
(décembre 2005)

http://www.editions-motus.com

dans la même collection

Je suis un ange François David
L’enfant qui avait peur du silence
Thierry Cazals
Jamais
Marc Solal

 

Une nuit, de Christine Féret-Fleury, Motus, collection Mouchoir de poche, 2007

Une écriture limpide, des flocons qui tombent, une galerie de personnages pris à un instant T, sur le vif, « chacun dans sa vie » - quelques habitants d’un immeuble qui ont tous aperçu la voiture rouge, (mal) garée, en bas ; une voiture solitaire bientôt couverte d’un « tapis de velours blanc » et dont personne ne se soucie vraiment (hormis le policier retraité qui s’offusque…). Ce n’est qu’au petit matin qu’on découvrira ce que cachait la présence de cette voiture.
Les illustrations très basiques (conçues par l’auteur – c’est en effet l’un des principes de la collection) ne proposent aucun portrait : seulement des objets qui incarnent l’un ou l’autre personnage et, en leitmotiv, une fenêtre close, qui pourrait symboliser l’indifférence au reste du monde, le repli sur soi, au chaud – ce qu’entend dénoncer l’auteure par le biais de la poésie, sans moraliser ni culpabiliser le lecteur, en relatant la mort d’un homme.
B.Longre (décembre 2007)