Je suis un ange François David
L’enfant qui avait peur du silence Thierry Cazals
Jamais Marc Solal

Motus, 2005

 

 

Une « grande » collection où les rôles s'inversent

Il serait imprudent de se fier au fond noir des petits ouvrages qui composent la dernière née des collections des Editions Motus, intitulée "Mouchoir de poche". En réalité, les trois premiers titres signés François David, Thierry Cazals et Marc Solal, tout en possédant leur part d'ombre, racontent des histoires loufoques et parfois légères, agrémentées "d'illustrations" minimalistes et très graphiques - proches de l'icône -, un travail confié, une fois n'est pas coutume, aux écrivains eux-mêmes — ceci est vrai pour deux des titres, car dans le cas de Jamais, le texte a été composé par l'illustrateur...

Petit format donc, brièveté des récits, simplicité visuelle (en surface) et humour décalé, mais qui parfois révèle d'importantes craintes enfantines : voilà ce qu'ont en commun ces mini récits, chacun réservant quelques revirements surprenants, qu'ils soient narratifs ou langagiers.

Car les auteurs jouent avec le langage et combinent astucieusement mots et images, les premiers étant indissociables des secondes et vice versa. Dans L’enfant qui avait peur du silence de Thierry Cazals, Igor, un garçon qui ne peut survivre que dans le bruit, ne cesse de "clouer le bec au silence." : un fracas qu'il recherche et provoque pour ne pas se retrouver "seul avec le silence. Il a plein de bouches partout." En regard de ces mots d'enfants, c'est justement le mot "peur" qui envahit la page de droite, un mot écrit tant de fois qu'il crée, littéralement et visuellement un noyau de gribouillage au centre de la page, une façon particulièrement habile d'évoquer le noeud d'angoisses qui étouffe Igor.

L'image paradoxale (les "bouches" du silence) peut prêter à rire mais, dans le même temps, on prend conscience que l'enfant est incapable de formuler différemment sa phobie, si vaste qu'il ne peut s'en libérer qu'en la faisant subir à son entourage. C'est une étrange rencontre qui aidera Igor à comprendre puis à surmonter sa terreur.

La gravité du sujet est toutefois édulcorée car le ton demeure léger, et le récit semblera presque anecdotique (en particulier aux yeux des jeunes lecteurs) : les aventures d'Igor s'achèvent sur une touche poétique et drôle. Une approche que l'on retrouve dans les deux autres ouvrages Je suis un ange du prolifique François David et Jamais de Marc Solal, deux récits qui cette fois sont narrés à la première personne, les enfants commentant leur présent ou leur avenir ; le second des deux imagine ce qu'il ne sera pas "plus tard", la négation renversant la formulation enfantine traditionnelle ("quand je serai grand, je serai...") ; les bonnes résolutions de l'enfant (qui dit que jamais il ne portera de cravate ou de lunettes, que jamais il ne ronflera, ou encore que plus tard, il ne vieillira pas…) sont mises à mal quand survient son grand-père — qui lui, est justement tout le contraire de ce que l'enfant n'aimerait pas devenir.

François David a opté pour une approche encore plus minimaliste que Thierry Cazals et Marc Solal ; le discours s'adresse directement au jeune lecteur, pris à parti, et le narrateur accumule onomatopées, exclamatives et interrogatives, lancées spontanément. Mais c'est surtout la logique imparable (et volontairement absurde) de l'enfant qui prête à sourire : "je suis un ange parce que je ne casse jamais rien. Ou alors, si je casse je ne fais pas exprès. Si je faisais exprès, je serais méchant, hein ! Or je ne suis pas méchant puisque je suis un ange."

De sophismes en interjections, le jeune narrateur, habile orateur, met tout en oeuvre pour nous convaincre de son angélisme, et même si nous ne sommes pas dupes, il aura le dernier mot — c'est la ponctuation qui viendra à son secours. Ce n'est pas la première fois que François David combine les registres et les langages, verbal et visuel (c'est avec un plaisir toujours renouvelé que l'on ira relire Est-elle Estelle.)
Un début de bon augure : attendons maintenant les petits frères de ces trois nouveaux titres...

B. Longre
(juin 2005)

François David
du même auteur
Poèmes sans queue ni tête d’après Edward Lear, ill. Henri Galeron, Motus, 2004
Lire l'article de Martine Falgayrac
La petite sœur de Kafka, dessins Anne Herbauts, Esperluète, 2004
Lire l'article de Blandine Longre
Chat qui vole
, Editions du jasmin, 2003 Lire l'article de Martine Falgayrac
L'oiseau bonheur,
ill. L. Corvaisier, Albin Michel jeunesse, 2003
Lire l'article de Blandine Longre
Est-elle Estelle ?
ill. Alain Gauthier, Motus, 2002 Lire l'article de Blandine Longre
Les enfants de la lune et du soleil,
ill. Henri Galeron, Motus, 2002 Lire l'article
La tête dans les nuages
, phot. Marc Solal, Motus, 1998 Lire l'article de Cendrine Genin

Ecrivain en littérature de jeunesse, François David est aussi directeur littéraire des éditions Motus depuis 1988.

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