Film indien de Mehboob Khan (1957)
Avec Nargis, Sunil Dutt,
Raaj Kumar, Rajenda Kumar et Azra
Durée 2 h 52

Sortie nationale le 9 juin 2004

 

A l’occasion des sorties au cinéma de Mother India (9 juin) et de La Famille Indienne (26 mai)

Journée BOLLYWOOD
au TRIANON, Paris
LUNDI 31 MAI 2004 DE 14h A minuit

Le TRIANON
80, bd Rochechouart 75018 Paris
M° Anvers + Parking
réservations http://www.indiancinemaevents.com/

 

La seconde jeunesse de Mother India.

Une histoire d’une simplicité biblique érigée, à la fin des années 50, en superbe monument du cinéma indien. Du grand spectacle!

De toute beauté, Mother India resplendit de ses décors naturels, entre ciel et terre de l’Inde rurale, de ses danses, sublimes accords de musiques et de poésie traditionnelles, et enfin de son actrice vedette, Nargis, merveilleuse de retenue dans le tragique personnage de Radha, mère de famille paysanne, bonne et dévouée jusqu’à l’extrême.
Au début de la fresque, Radha se pare pour son mariage. Quelques gestes filmés d’un style limpide, puis un cadrage, très serré, sculpte en Technicolor le buste de l’héroïne. Ainsi l’insondable romantisme des rituels indiens s’allie aux flamboyants gros plans, inspirés par Hollywood, pour accoucher d’un classique indien. Tôt dans le récit, le plaisir visuel saute donc aux yeux… Trois heures plus tard, et davantage encore le lendemain, après mûrissement du film en soi, force est de constater combien, près d’un demi-siècle après sa sortie initiale, le spectacle garde une grande puissance de séduction.

Pour conter ce simple destin héroïque confronté aux pires infortunes mais capable de tous les courages, sauf celui d’abandonner ses enfants, le metteur en scène Mehboob Khan adopte un réalisme magnifié. A l’écran, sont dépeints la misère totale, l’épuisement de la vie des champs, les naissances… et toujours l’acceptation de chaque épreuve, prononcée avec dignité.
Pourtant les corps semblent à jamais perdus, tel le mari de Radha, prêt à se tuer à la tâche et vite privé de l’usage de ses deux bras par un accident de travail. Animé par une honnêteté absolue, mais analphabète, il est exploité jusqu’à l’os, et ridiculisé sans pitié (un collier de grelots autour du cou), par un usurier d’une cruauté sans nom. Plutôt que la mendicité, le jeune père de famille choisit l’exil, équivalent à un suicide, du fait de son infirmité.

Sans la moindre relâche, Radha parvient néanmoins à garder en vie et à élever deux fils. Mais l’aîné, en rage contre l’injustice de son existence et assoiffé de vengeance mal dirigée, va entraîner sa mère jusqu’aux enfers, dans un village à feu et à sang. Dans le rôle de Birju le meurtrier banni et pourchassé, le bouillant acteur Sunil Dutt évoque Caïn, le frère au fond haineux intarissable, et Pan, la créature agreste mi-humaine mi-animale.

Portée politique

Centré autour d’une femme et d’un village — rapport souligné dans le prologue et l’épilogue, quand la doyenne Radha inaugure un barrage et se replonge dans ses souvenirs — Mother India impressionne aujourd’hui par sa modernité, en particulier dans son approche politique. Dans le portrait maternel munificent, le film préfère la foi à son contenant religieux, la conscience du mal au jugement moral. Sans condamnation, ni distinction, il se dégage à travers le chaos un paisible sentiment de communauté. Auprès de ses enfants, Radha diffuse un bonheur sourd, un espoir tenace, un pacifisme presque constant. Personnage de cinéma populaire, bâti sur un mode emblématique, elle incarne la force spirituelle de l’Inde. Soufflant sans repos à travers les tempêtes, les siècles, les générations, cet esprit accepte d’intégrer tout ce que la terre et les hommes subissent de plus dur, de plus injuste.
Seul Birju peste, enfant, contre un dieu tenu pour responsable des crues dues à la mousson. Seul Birju, jeune adulte, est désigné à la vindicte publique. Seul, il prend les armes contre le village et finit par défier sa mère, dans un duel de western. Terrible, terrible résolution du fils face à un choix cornélien… On aime sa mère presque sans le savoir, selon Maupassant. Le splendide Mother India s’apprécie aussi de la sorte. D’instinct.

François Cavaillès
(mai 2004)

François Cavaillès est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada), il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est et étudie le thaï à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

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