Tiré au sort
traduit du norvégien par Alexis Fouillet
collection Polar, Gaïa, 2004

 

Policier ou roman tout court ?

Premier roman de Morten Harry Olsen traduit en français, Tiré au sort mérite d'être découvert d'abord pour le plaisir que procure la lecture de tout bon roman policier habilement construit, mais aussi pour d'autres raisons, ce roman ne se contentant pas d'être seulement policier...

Quand un ancien collègue fait appel à Tom Sundbye (il a quitté la police il y a trois ans pour écrire… des romans policiers, bien sûr !) c'est avec bonheur qu'il rejoint l'équipe d'enquêteurs. S'il a été rappelé, c'est pour aider la police d'Oslo à mettre la main sur un meurtrier qui a tout du tueur en série : deux jeunes femmes ont été retrouvées poignardées et les cadavres, emmaillotés dans des draps blancs, portent les signes d'un étrange rituel. Tom, spécialiste des tueurs en série, est nommé profiler, et on lui adjoint les services d'une policière psychologue, Vibecke Gran. Tous deux agissent de concert pour tenter d'élaborer un profil psychologique du meurtrier ; ainsi que l'explique la jeune femme : "c'est un outil d'enquête, dont on peut se servir ou non. Il ne relève pas d'une science exacte, loin de là. C'est une hypothèse reposant sur certaines caractéristiques du suspect, basée pour partie sur ce qu'on sait de lui, de ses victimes et des endroits où il a commis ses forfaits, pour partie sur des calculs de probabilités et de statistiques, et pour partie sur une bonne dose de spéculation pure." Mais avant de présenter un profil officiel aux autres enquêteurs, c'est d'abord dans l'esprit de Tom et au cours de ses conversations avec sa partenaire que tout se met en place, au fur et à mesure de l'enquête, des meurtres qui suivent, du voyage en Egypte des deux psychologues et des menaces terroristes du tueur...

L'originalité de l'ensemble repose sur un choix narratif qui pourrait s'essouffler ou lasser en d'autres circonstances ; mais qui ici, s'avère judicieux : l'enquête menée par Tom Sundbye, le narrateur, est abordée sous l'angle psychologique et humain et même si la science vient parfois à son secours, la solution qu'il apporte et les hypothèses qu'il émet sont avant tout fondées sur un empirisme intelligent et intuitif. Tom nous fait partager ses doutes, ses tâtonnements et ses échecs, le cheminement de sa pensée dans les moindres détails, ses méthodes et stratégies psychologiques ; simultanément, on découvrira peu à peu combien son parcours est lié de façon inquiétante à celui du meurtrier qu'il pourchasse — une analogie qui ne lui échappe pas : "Nous sommes des chasseurs, tous les deux, chacun à sa façon." ; de la même manière, il confesse, en tout début d'enquête, combien ses sentiments sont ambivalents quand il arrive sur le lieu du crime ( "je me suis déjà trouvé dans des appartements comme celui-ci (...) Et j'ai ressenti une honte noire à l'idée d'appartenir à la même espèce, au même monde et au même univers que leur meurtrier — Mais j'étais en même temps ivre de joie de pouvoir participer à l'action, à ma façon, parce que j'ai senti que j'étais vivant — moi, j'étais vivant.") et combien l'odeur du sang le "fait vibrer de joie et de vigoureuse excitation."

Car Tom est certes un ancien policier mais reste d'abord un écrivain, et le roman (le sien et celui de Morten Harry Olsen) semble s'écrire sous nos yeux. Selon le narrateur, "la nature intrinsèque de ces deux activités est la même : instaurer un ordre dans le chaos, rétablir l'équilibre cosmique pour un court instant." Et tout au long de son enquête, jamais il ne cesse de confronter, en les différenciant ou en les rapprochant, la réalité et la fiction. En parlant de ses romans, il écrit : "tout ce que l'on peut dire quant à leur degré de parenté avec la réalité, c'est qu'ils ont leurs racines dans une espèce d'essence de réalité vécue. Le reste est affabulation." Il est alors légitime de se demander si ce que nous sommes en train de lire est affabulation ou réalité...

On comprend qu'à travers le personnage de Tom, c'est l'auteur (Morten Harry Olsen, cette fois !) qui s'exprime et profite de l'occasion (écrire un roman policier) pour créer une mise en abîme intéressante (lui-même a été criminologue) et pour proposer un polar qui ne ressemble pas aux autres, une façon de critiquer indirectement la prose policière classique : "les romans policiers mentent tant qu'ils peuvent. Ils retiennent toute l'action et tous les retournements d'une enquête, et omettent joyeusement le travail de fourmi prétendument « ennuyeux » que constituent les prémisses pour que l'action soit crédible et que les retournements puissent arriver, et je suis heureux de ne plus devoir mentir de cette manière (...) Les listes, le travail de fourmi et tout ce qu'il y a de barbant ne m'ennuient pas, bien au contraire : c'est ce qui est difficile qui est intéressant."

Un sage avertissement lancé au lecteur, qui ne s'étonnera pas de trouver ici une foultitude de détails et d'incursions dans le travail quotidien du policier enquêteur et du profiler... Les retournements de situation sont pourtant savamment dosés, imprévisibles (comme il se doit), l'auteur maintient le lecteur dans l'expectative de bout en bout, mais il est vrai qu'il souhaite aussi nous livrer un récit qui prend parfois des allures documentaires passionnantes.

B.L.
(mai 2004)

http://www.gaia-editions.com/accueil.html

http://www.morten-h-olsen.net/english.htm