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Legarçon
(en un seul mot) de Richard Morgiève est le récit
à la première personne d'un enfant des rues : un enfant
d'une dizaine d'années qui donne à voir de façon
sommaire sa "sous-vie". Cet anti-héros ne possède
ni nom, ni prénom, ni qualités morales ou psychologiques
valorisées par notre culture. Marqué par aucune émotion
profonde, ses sentiments comme ses pensées sont sommaires.
Dépourvu d'éducation, de modèle éducatif,
cet enfant ne connaît qu'un monde de débauche, de dépravation,
de " détraquage ". Sans identité,
sans visage, sans passé, il n'existe vraiment pour personne.
Sans mémoire, sans " moi " véritable, n'ayant
jamais aperçu son reflet dans un miroir, il n'a pas conscience
de lui-même. Il est un " chien " doté
de "pattes" et de "griffes".
Le discours réaliste de cette autobiographie fictive pourrait
se définir au premier abord négativement comme un
non-style. Pourtant, à regarder attentivement le texte, le
lecteur découvre des effets qui créent l'illusion
de la réalité. La litanie de mots crus et vulgaires
qui circulent dans cet ouvrage restituent la vie de cet enfant dans
toute sa spécificité et sa particularité concrète.
Dans ce texte où la mise en page évoque un poème,
le romancier met en oeuvre toute une série de moyens stylistiques
et lexicaux pour donner une littérature qui adhère
au réel vécu par l'enfant. Le narrateur ne respecte
ni la ponctuation, ni la syntaxe, ni la grammaire. Il omet constamment
les majuscules : " ils roulent depuis la ville sans parler.
si ludo est de bonne humeur il donne une cigarette. la cigarette
dans la bagnole le noir c'est un moment de bien. les autres bagnoles
passent filent freinent vont le garçon a toute sa sous-vie
dans la cigarette.
des fois il y a le petit cirque
.. "
Le vocabulaire qui est souvent scatologique et pornographique provoque
le dégoût et l'écoeurement. Nous sommes loin,
avec Legarçon de la conception classique de
la littérature qui insiste sur l'élégance linguistique.
Dans ce type d'ouvrage, l'élégance nuirait à
l'authenticité. Ici, les commentaires explicatifs ne sont
pas nécessaires. Les courtes phrases brutes, souvent inachevées,
suffisent. Ce style colle à la réalité humaine
et spatio-temporelle vécue par legarçon qui ne s'analyse
pas. Il subit toujours et agit peu. Et ces événements
nous transmettent avec économie quelques traits de sa personnalité.
Ce roman réaliste est paradoxalement dépourvu de précisons
spatio-temporelles précises. Il ne possède pas d'arrière
plan historique et politique. Nous ne connaissons ni les lieux,
ni l'époque où se déroulent les événements.
L'enfant a oublié son passé et ignore le présent
dans lequel il vit. Le texte ne possède aucun détail
inutile. La fonction esthétique de la description est absente,
voir désintégrée. Pourtant ce discours transcrit
le réel insoutenable que vit Legarçon et met le lecteur
en contact immédiat avec cet univers sordide, scabreux et
scatologique sans l'entraîner dans une activité fantasmatique,
ce qui explique l'absence de tout voyeurisme. Il s'agit d'un roman
réaliste dans la "sous-vie " triviale qu'il donne
à voir. Mais aussi dans la manière où il le
fait. Le texte épouse ce qu'il décrit : un univers
dépravé, désaxé, dépourvu de
justice et de lois. La prostitution d'adolescents, la pédophilie,
la pornographie, les meurtres horribles comme l'émasculation
et la décapitation du "nouveau" ne sont pas punis.
Heureusement (mais n'est-ce pas utopique ?), un rayon lumineux éclaire
la fin, riche de symboles, du roman. Après toutes ces épreuves,
une plongée dans une eau purificatrice, une mort symbolique,
le jeune homme qu'est devenu l'enfant accède à un
autre monde, celui de la vie : " il est de l'autre côté.
du côté vie. celui qui n'est pas mort ne peut revivre
". Il découvre enfin la liberté, "pour
être libre. vraiment libre. iI fallait que je meure ",
et l'Amour de l'autre.
Une fois le dégoût, la répulsion des premières
pages passées, le lecteur accède très vite
à un second niveau de lecture et découvre que l'espoir
existe malgré tout pour ces enfants maltraités, violés,
vendus à des pervers avides de sensations différentes.
Annie
Forest-Abou Mansour
(décembre
2001)

Le
Serpent à Plumes
http://www.serpentaplumes.com
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