Mordre
Editions Héloïse d’Ormesson, 2005

parution en poche
novembre 2007
Editions Pocket

 

 

Cave Canem…

Pour Henri Noguerre, prestigieux notaire parisien, le désir est indissociable d’un inavouable fantasme cannibale… Il réprime pourtant sa féroce envie de mordre les femmes qu’il trouve à son goût, jusqu’au jour où la bête qui se tapit secrètement dans l’homme fait surface, concrètement… sous la forme d’une patte de chien (précisément de golden retriever) dont Henri est très fier (sa patte « le consolait de sa disgrâce physique. Elle injectait une animalité virile dans sa silhouette. »), en dépit des désagréments quotidiens qu’engendre cette métamorphose. Mais les transformations s’accentuent (une oreille, la truffe, etc.) et c’est Béatrice, une séductrice rencontrée la veille de l’apparition de la patte, qui va prendre les choses en main, à la demande d’Henri. Ce dernier demeure notaire le jour mais chaque soir, il reprend son rôle canin et devient le « Médor » de Béatrice ; un jeu sado-masochiste s’instaure entre ces deux êtres mal assortis, un attachement contre-nature qui permet à l’auteur de dépeindre les rapports de force entre les sexes et, plus spécifiquement, d’analyser la nature d’une relation inégale, l’histoire d’une addiction sans limites, où la bête n’est peut-être pas toujours celle que l’on croit…
On pense naturellement à Truismes, ou encore aux Grands Singes de Will Self, et Mordre oscille entre plusieurs registres que contiennent déjà ces deux romans, du grotesque au pathétique, de la critique sociale à l’étude de cas ; le roman déroule nombre de rebondissements liés aux modifications successives d’Henri, de l’humain à la bête et vice-versa (un « corps en état d’éternelle reconfiguration », « un être composé de créatures alternatives» selon l’étrange professeur Algis, qui acceptera de suivre Henri), tandis que les états d’âme du protagoniste, que l’on voit tour à tour soumis, terrorisé, révolté ou enragé, sont décortiqués avec soin par l’auteur.

S’il est vrai que certains revirements, trop nombreux, laissent le lecteur étourdi et que l’enchaînement narratif paraît par instants déroutant, Mordre, habile roman que l’on lit entre gêne et plaisir, agit cependant comme un miroir qui nous renverrait à nos propres fantasmes de domination/soumission, et à ce qui se dissimule sous le vernis dont les humains recouvrent leur animalité, gommée par une vie sociale policée. Le mot de la fin revient assurément au professeur Algis : « Sous l’humain, il y a de la bête, et sous la bête de l’humain, et sous la bête encore de l’humain, et sous l’humain encore de la bête, ainsi de suite.(…) C’est l’Histoire qui le veut. »

Blandine Longre
(août 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
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Chez le même éditeur : Le Resquilleur du Louvre de Bernard Chenez