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Dans l'ensemble
des nouvelles, Histoires d'amour, écrites entre 1927 et 1951,
traduites en français seulement en 2000, nous retrouvons le Moravia
(1907-1990) des Indifférents (1929). Et, comme dans
ce roman, un malaise s'empare du lecteur confronté à
un univers rarement lumineux et à des êtres médiocres,
mus par le désir. Il aurait été plus judicieux
d'intituler ces nouvelles Histoires du désir. En effet, un
désir constant, impérieux, rarement satisfait envahit
et perturbe les personnages moraviens. Ce désir nuit à
la communication et fait naître l'incompréhension entre
l'homme et la femme. Dans Lune de miel, lune de fiel , l'intimité
existe entre Simona et Livio, camarades du parti communiste, mais
pas entre les deux jeunes époux. Et Giacomo ressent une forte
jalousie à l'égard de cette complicité, inexistante
entre lui et son épouse.
Outre le malentendu,
le désir conduit même parfois au dégoût
et à la nausée. La conception moravienne du désir
s'apparente alors à celle de Sartre chez qui le désir
est conçu comme visqueux, enlisant la liberté. En
effet, dans Histoires d'amour, la technique narrative adoptée
privilégie le point de vue unique d'un narrateur (masculin
dans treize des quatorze nouvelles) pour qui l'amour, la sensualité
sont toujours connotés négativement. Par exemple,
dans L'officier anglais, (p.310) " une infecte terreur "
est dite " gluante comme l'odeur de l'amour ". La synesthésie
est révélatrice. La sensualité " salit tout
" (p.188). Elle est mortifère : Lorenzo (p.279) " éprouv(e)
une faim triste qui lui sembl(e) de la même nature que le
désir pour sa femme. Faim et désir sexuel croiss(ent)
impérieux sur fond de désespoir, pens(e)-t-il, ils
s'en nourrissent à vrai dire. Comme s'il n'eût été
qu'un corps inanimé et sans volonté et que ses désirs
eussent poussé en lui comme les poils de barbes sur les cadavres
". La sexualité est triste, perturbatrice, appauvrissante,
effrayante. Il existe tout une ambivalence freudienne chez Moravia.
Une femme, à la fois aimée et haïe, attendue
et repoussée transparaît dans quasiment toutes les
nouvelles. L'attraction et la répulsion s'affrontent constamment.
De surcroît, les êtres subissent leur inconscient, ne
peuvent résister à leurs pulsions. " C'est plus fort
que moi ", s'écrie Monica dans La solitude (p.77)
. " C'était au dessus de mes forces " affirme le narrateur
de La soirée de Don Juan .
L'univers moravien
des Histoires d'amour est dévalorisé. Les êtres
qui le hantent, malgré un statut social élevé
(des bourgeois : avocats…) sont des fantoches. La vision que Moravia
propose des êtres humains n'a rien de sublime. La médiocrité
de leur vie, leur sexualité obsessionnelle plongent le lecteur
dans un univers morbide, impur, trompeur. Une observation attentive
révèle constamment leurs imperfections, leur aspect
moral ou physique décevant. La femme, objet du désir,
à première vue semble belle, mais très vite
cette beauté est ternie : elle a des " yeux grands, mais
inexpressifs " (p.103), " de splendides cheveux blonds ", mais "
un groin de porc " (p.115). Un détail vient toujours miner
la beauté. De surcroît, la femme est souvent agressive,
violente, hargneuse. La maîtresse de Sandro a " un aspect
belliqueux " (p.133), " ses narines frémiss(ent) comme celles
d'un chien qui va mordre ". Les références animales
abondent dans les descriptions féminines. Et la femme est
loin d'être la belle gazelle de la poésie arabe ! Elle
a " quelque chose d'une guenon " (p.272). Elle possède "
un museau de chèvre : une chèvre douce, folle, un
peu obscène " ou bien encore " elle est une jument mal domptée
" (p.193). Nous comprenons la colère des féministes
italiennes qui accusèrent Moravia de misogynie après
la lecture de ses premiers ouvrages.
Cependant cette
négativité concerne aussi les hommes et les décors.
La même technique descriptive circule d'une nouvelle à
l'autre. De loin, un vernis brillant semble recouvrir le réel.
Mais de plus près, ce réel se révèle
médiocre, terne, sordide. La villa des Malinverni est " une
construction solide et cependant sinistre : murs gris décrépis,
volets délavés, jardin étriqué (…) "
(p.100).
Les bourgeois
et leur univers sont mesquins. Mais les prolétaires décrits
par l'intellectuel communiste qu'est Moravia, eux-mêmes n'échappent
pas à la règle. Ils sont de surcroît effrayants,
répugnants. Et eux agissent sous l'emprise d'une autre forme
de désir : celui de se nourrir, de se vêtir par n'importe
quel moyen pour survivre.
Immobilisé
dès l'âge de neuf ans par une grave tuberculose osseuse,
le jeune Moravia vit une enfance et une adolescence ternes et ennuyeuses.
Ses premières oeuvres (il commence à écrire
en 1925) concrétisent cette médiocrité. Il
est intéressant pour le lecteur de suivre l'évolution,
la transformation de son écriture et de ses thèmes
au fil de ses nouvelles et de ses romans. Il est passionnant d'en
étudier les constantes et les variantes. Si vous connaissez
Moravia, si vous l'appréciez, lisez Histoires d'amour.
Annie
Forest-Abou Mansour

Le mépris
Moravia/Godard
http://www.multimania.com/lemepris/accueil.htm
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