Le seigneur sans visage
Flammarion, Castor Poche, 2005
à partir de 11 ans

 

Meurtres et Mystère à la Roche-Guyon

Le héros est ici un jeune écuyer, Michel, envoyé au château de la Roche-Guyon pour y faire son apprentissage chevaleresque ; un entraînement spartiate lui laissant peu de répit, mais qui est censé faire de lui un "homme" et qu'il décrit ainsi : "j'affrontais la solitude et l'angoisse pendant les interminables heures de guet sur les remparts (...) J'étais tenaillé par la faim et le froid alors que nous rampions au petit matin dans la gelée blanche, le ventre vide et les membres gourds. Et j'avais appris ce qu'était la douleur lors de nos multiples combats.", le jeune narrateur de conclure : "j'avais l'impression qu'au fil des jours mon enfance s'éloignait sans que je devienne pour autant celui que je rêvais d'être."

Cette éducation lui semble plus douce lorsqu'il rencontre Morgane, la châtelaine, qui mène une existence solitaire ; il est frappé par sa beauté et ne peut s'empêcher de tomber amoureux de la jeune femme ; elle est pourtant mariée, et même si son époux semble avoir délégué ses devoirs à son frère depuis son retour des croisades ; plus étrange encore, nul ne l’a revu et, depuis son arrivée de nuit, il vit en reclus à l'un des étages du donjon avec, pour seul compagnon, une créature difforme et sinistre, jouant le rôle de fou.
Il règne au château une atmosphère oppressante et dès le début du roman, le jeune narrateur parle du sentiment d'effroi qui s'est emparé du domaine : "elle [la peur] rampe le long des murs humides, fait grincer portes et plancher, hurler les chiens et trembler les hommes. (...) La peur est ici chez elle, comme la brume est à sa juste place sur l'étendue boueuse des marécages." Et quand un artisan est retrouvé mort au pied du donjon, de terrifiantes rumeurs s'amplifient et des accusations visent l'invisible châtelain.

Ce palpitant roman médiéval rappelle Le cercle d'or, belle trilogie de Dorothée Piatek ou encore les aventures d'Elvina, jeune érudite créée par Sylvie Weil : l’attention portée au détail historique est similaire, un souci que reflète en partie le glossaire proposé en fin d'ouvrage ; de même, le récit est impeccablement construit, une trame qui se fonde sur un suspense efficace, — l'auteure, qui a déjà signé de nombreux romans noirs (publiés aux éditions du Masque et chez Flammarion), a su mettre son talent à la portée de lecteurs plus jeunes : Le seigneur sans visage, son premier titre pour la jeunesse, est à la fois un roman d'aventure et un roman d'apprentissage, situé à une époque où l’enfance, et plus encore l’adolescence comme âge de transitions, sont des concepts dont l’inexistence est paradoxalement visible tout au long du roman. Il reste que ce roman ne remplace pas un ouvrage documentaire (et là n'est pas son but) et que l'histoire, même si on ne peut la détacher de son contexte, est dévoilée par le biais d'une écriture travaillée et de procédés narratifs classiques mais efficaces.

B. Longre
(avril 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice depuis 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.castorpoche.com/