Mon père
Textes inédits recueillis par Leïla Sebbar

Editions Chèvre feuille étoilée, 2007

 

 

 

La voie du père


« Je ne veux plus parler de mon père, je ne veux plus écrire sur mon père, je ne sais plus, je n’en peux plus, j’ai tout dit. », écrit Annie Cohen, l’une des trente et une femmes signataires de ce recueil. Leur point commun ? Toutes ont choisi les mots — professeurs, écrivains, chercheuses, psychiatres, conteuses etc. — et toutes sont filles d’un père né au Maghreb : «Assis entre trois cultures, jamais très à l’aise dans les brefs séjours faits en France, mais complètement chez lui dans les voûtes du port d’Alger où il calibrait les lentilles, triait les pois chiches et ventilait les caroubes. » (Alice Cherki)
En préface à l’ouvrage, Nourredine Saadi éclaire ce choix en citant une phrase de Julia Kristeva : « L’écriture est une prise de pouvoir : s’arracher à un réceptacle maternel et prendre la place paternelle par la Loi. » On comprend donc d’emblée l’envie de Leïla Sebbar de donner l’opportunité à ces femmes de lettres de saisir leur plume pour rendre hommage au père.

Sous forme de lettres, d’évocations ou de portraits — Karima Berger se glisse même dans la peau de son père —, illustrés d’une photo unique, chacune dit le père : son aura — « … et j’étais si fière, petite fille, de le voir s’engouffrer au milieu d’un flot de cavaliers en burnous dans le lit d’un oued étroit, enveloppés tout pareillement d’un tourbillon de poudre. » Fanny Colonna —, sa présence — « La présence de papa est rassurante et enveloppante. » Christiane chaulet Achour —, ses convictions — « Pour mon père, les études étaient sacrées. » Dalila Morsly — son absence — « Je l’ai vu trois fois, la quatrième pour l’enterrer. » Samira Negrouche —, son nom — « Il se trouve que je « porte » toujours le nom de mon père : par là je me situe plutôt du côté des garçons et m’affirme contre le destin qui voue toute fille à le perdre un jour. » Nouria Boukhobza —, sa transmission — « J’ai perdu depuis longtemps le visage de mon père. Le nom étranger de mon père demeure. Et de lui sont venus les prénoms de ses petits-enfants. » Tassadit Imache.

Mais c’est entre les lignes, entre les mots — pour la plupart posthumes — que jaillit toute la complexité du rapport père-fille, fait d’amour absolu — « Ta mort fut aussi la mienne. Je vécus dans l’intimité irrespirable de ton absence. Le manque devint ma place. » Rajae Benchemsi —, d’interdits et de pudeur ; relation qui a plus à voir avec le silence que les mots, un silence comme une peau fine sur un cœur à vif. « (…) je suis issue, tissu de toi, cela ne fait aucun doute… » écrit la chanteuse Sapho.

Maïa Brami
(mai 2007)

Née en 1976, Maïa Brami est écrivain — pour petits, moyens et grands! — et journaliste. En parallèle aux ateliers d'écriture dans les écoles et lycées, elle anime une chronique hebdomadaire sur la littérature Jeunesse dans l'émission Au fil des pages, diffusée sur les ondes de RCF. Après un premier roman, Vis ta vie Nina (Grasset Jeunesse, Prix Chronos 2002) elle a reçu en juin 2005 le Prix Matti Chiva de l'Institut Danone pour un album, Goûte au moins! (éditions Circonflexe). Derniers titres paru : Mon arbre ami illustré par Ingrid Monchy (Les albums Duculot, Casterman, 2005), Norma (Folies d'Encre, 2006) et 9 mois par moi (La Martinière, 2007).