Exposition
Peintures et estampes japonaises
des XVIIe et XVIIIe siècles
Galeries nationales du Grand Palais, Paris
jusqu'au 3 janvier 2005

Beauté de l’ère Kanbun (Kanbun bijin zu)
XVIIe siècle - Anonyme
Rouleau vertical (kakémono) 83,5 x 28 cm
Couleurs sur papier - Collection particulière

 

Galeries nationales du Grand Palais
Entrée Clemenceau
75008 Paris
Tous les jours, sauf les mardis, de 10h à 20h
le mercredi de 10h à 22h.
Tél. 01 44 13 17 17


Hédonisme et contemplation au Monde flottant

Le Grand Palais consacre une très belle exposition à l’art japonais et plus particulièrement au courant philosophique et artistique de l’ukiyo Monde flottant ») qui s’est développé à l’époque Edo (c’est-à-dire entre 1615 et 1868) dans l’ancienne Tokyo devenue capitale après Kyoto (on doit ce transfert au shogun Toguwa Ieyasu) et qui émanait des commandes de riches citadins se vouant au culte du beau et aux plaisirs de l’instant.

L’ukiyo reprend d’anciens éléments bouddhistes et les détourne en ironisant sur la formule «monde de douleur». Contrairement à la religion dont il provient, mais en en conservant une certaine mélancolie, il prône le plaisir et la contemplation. La vie humaine étant selon lui éphémère et flottante, l’homme doit s’adonner aux divertissements. C’est surtout en peinture que l’ukiyo se répandit et en particulier dans la fabrication d’estampes populaires, autrement appelées ukiyo-e (images du monde flottant).

Cette exposition est passionnante, mais on aurait aimé qu’elle situe un peu mieux l’art du Monde flottant dans l’art japonais en général, et s’intéresse davantage aux bouleversements socio-économiques qui expliquent l’évolution artistique de cette période. Mais sans doute faut-il s’en remettre aux publications qui entourent cet événement et en particulier au riche catalogue qui l’accompagne, pour que les informations nous soient livrées avec précision. Ce qui est regrettable. En effet, depuis un certain temps, les journaux consacrés à l’art (les précieux Connaissance des arts, Beaux-Arts) semblent servir de véritables guides, ce qui leur permet d’offrir de denses pages bien illustrées, mais semble obliger le visiteur à des dépenses supplémentaires s’il veut sortir de là pleinement renseigné. Les plaquettes affichées aux murs des salles sont un peu trop succinctes ; et même si on apprécie les extraits de poèmes ou de textes littéraires présentés, ils le sont à la verticale, ce qui n’en facilite pas la lecture au public occidental. Si les commentaires sont évasifs, les œuvres présentées de manière chronologique sont en revanche particulièrement belles et nombreuses.

Paravents

Une vingtaine de paravents, le plus souvent anonymes, ouvrent le parcours, invitant le spectateur dans un monde d’or, d’une richesse et d’un raffinement rares.

Anonyme
Beauté, à qui sont ces manches ?
XVIIe siècle
Paire de paravents à six volets (byôbu)
144,5 x 332 cm chacun
Couleurs sur papier
Musée Kôzu Kobunka, Kyôto

Datant de la première moitié du XVIIe siècle, ils étaient commandés par l’aristocratie qui en meublait ses luxueux palais. Ils décrivent des scènes de divertissement (musiciens, danseurs, théâtre kabuki, « maisons vertes »…) se déroulant dans de magnifiques sites naturels. La somptuosité des décors représentés n’a d’égal que celle de la facture des œuvres. Tout est minutieux, très précis, les hommes et les femmes, sans être individualisés par des traits particuliers, portent des costumes très recherchés ; on les voit en mouvement, chacun de leur pas suspendu par l’instant de leur pose, leur chorégraphie ainsi éternisée. Les personnages semblent flotter, suspendus dans des paysages où terre et ciel ne se distinguent pas et se fondent presque en de délicats aplats d’or imitant les nuages. Pas d’ombre. On ne sait pas d’où vient la lumière, mais elle irradie et repose avec douceur sur un peuple élu qui s’adonne aux plaisirs des sens. Puis les représentations deviennent plus abstraites ; arrêtons-nous sur les deux sublimes et étonnants paravents intitulés Beauté, à qui sont ces manches ? Le premier est encore très semblable aux autres.

Constitué de six volets – les trois-quarts occupés par un paysage d’îles et d’arbustes aux tons chauds –, il montre dans son extrémité droite deux femmes non loin de leur kimono et s’adonnant à la lecture. Le second est quant à lui d’une facture très originale, moderne. Il ne comprend plus aucun personnage, mais présente des kimonos posés sur des patères, tout cela dans une formidable harmonie de tons et dans une composition très élaborée. Ces deux œuvres sont inspirées d’un poème ancien, de 905, qui présente la manche comme un prolongement métaphorique du corps féminin qui permettrait l’expression métonymique du sentiment amoureux porté à une femme absente.

Anonyme
Beauté, à qui sont ces manches ?
XVIIe siècle
Paire de paravents à six volets (byôbu)
144,5 x 332 cm chacun
Couleurs sur papier
Musée Kôzu Kobunka, Kyôto

La femme idéale

C’est justement la femme qui devint par la suite l’objet de préoccupation des artistes. Abandonnant les compositions de groupes, ils s’adonnèrent au milieu du XVIIe siècle à décrire l’image idéale qu’ils en ont, une silhouette fine, légère, vaporeuse, maquillée avec soin. On observe ainsi une vingtaine de panneaux, uniquement consacrés à la figure féminine. Souvent verticaux, ils représentent l’idéal féminin sur un fond uni qui contient parfois quelques signes calligraphiés ; très proches les uns des autres, ils sont quelquefois l’œuvre d’artistes connus, mais encore souvent d’anonymes.


Torii Kiyonaga
Représentations populaires des douze humeurs du temps
(Fûzoku jû ni tsui)La bourrasque d’automne 1782-1783 - Estampe chûban 24,5 x 18 cm - Nishiki-e / Musée national des Arts asiatiques - Guimet, Paris

On surnomme ces belles femmes les bijin. Les modèles dont ils s’inspirent sont souvent des courtisanes ou des prostituées. Les artistes les réalisent en réaction à la société répressive qui unit souvent des couples qui ne s’aiment pas et qui, de ce fait, s’adonnent dans un romantisme noir à la lecture d’histoires tragiques pour les femmes, ou au plaisir des « maisons vertes » pour les hommes.

Et c’est là qu’apparaît l’ukiyo-e, l’estampe. Ishikawa Moronobu (actif entre 1658 et 1673) est considéré comme le fondateur du genre. Ses premières gravures sur bois sont monochromes, mais certaines sont rehaussées de couleurs posées à la main. On doit la popularité de cet art à Okumura Masanobu qui était éditeur. Les commandes émanaient dorénavant de riches marchands et se répandirent dans le peuple en décorant entre autres des calendriers lunaires. Mais le plus célèbre portraitiste de la femme fut sans doute Torii Kiyonaga (1752-1815) qui représenta également des acteurs de kabuki.

Plus tard, les sujets s’animent, la femme reste le sujet des œuvres mais on la voit maintenant en action. D’influence occidentale, la perspective entre dans l’histoire de l’art japonais. Les artistes découvrent les points de fuite. La femme est montrée chez elle, dans des architectures ; on la voit se coiffant, jouant ou lavant ses enfants. Plus de cent cinquante estampes la montrent sous toutes les coutures, à la toilette, en promenade, se fardant. Un érotisme codé est à l’œuvre. Chaque coiffure, chaque attitude a un sens. Les sentiments sont décrits et lisibles pour ceux qui en ont les clefs.

(à gauche)
Kitagawa Utamaro,Femme se poudrant le cou

1795-1796
Ôban
36,9 x 25,4 cm
Nishiki-e
Musée national des Arts asiatiques- Guimet, Paris

(ci-dessous)
Katsukawa Shunshô

Images d’amour au fil des douze mois (Kôshoku zue jûnikô)
1788
Estampe ôban
24,8 x 38,4 cm
Nishiki-e
Collection Sumisho, Tôkyô

L'érotisme

Mais au XVIIIe siècle, les artistes qui décrivaient la beauté idéale avec tellement de subtilité se livraient également à la création de rouleaux pornographiques. Le spectateur, au second étage de l’exposition, découvre des scènes d’ébats amoureux gravées sans pudibonderie aucune, dans la plus grande liberté semble-t-il - bien qu’il y ait eut une légère censure.

C’est avec humour que des créateurs comme Miyagwa Chôshun ou Suziki Harunobu composent leurs shunga ou «images de printemps». Contrairement à l’occident, ces scènes sont exécutées sans aucun arrière-plan de péché. Le bouddhisme ne condamne pas la sexualité et les artistes la représentent sans aucun tabou. L’exposition s’achève sur des œuvres du milieu du XIXe siècle, alors que les Occidentaux découvrent l’art japonais, l’exposition universelle de 1867 les fait définitivement connaître et l’estampe est sur son déclin (avant que Hokusai et Hiroshige ne la renouvellent).

Nathalie Meyer
(octobre 2004)

Nathalie Meyer travaille dans l'édition et a entre autres participé à la réalisation d'un ouvrage consacré à la Critique hostile à Gauguin (Éditions Jannink, 2003). Passionnée par l'histoire de l'art, elle pratique la gravure. De formation littéraire, elle s'intéresse notamment aux littératures slaves et russes du début du XXe siècle et à la littérature française de l'entre-deux-guerres.

http://www.rmn.fr/galeriesnationalesdugrandpalais/

http://www.rmn.fr/monde-flottant/index.html

http://www.musee-guimet.fr/