Beauté
de l’ère Kanbun (Kanbun bijin zu)
XVIIe siècle - Anonyme
Rouleau vertical (kakémono) 83,5 x 28 cm
Couleurs sur papier - Collection particulière
Galeries
nationales du Grand Palais
Entrée Clemenceau
75008 Paris |
Tous
les jours, sauf les mardis, de 10h à 20h
le mercredi de 10h à 22h.
Tél. 01 44 13 17 17 |
Hédonisme et contemplation au Monde flottant
Le Grand Palais
consacre une très belle exposition à l’art japonais
et plus particulièrement au courant philosophique et artistique
de l’ukiyo (« Monde flottant »)
qui s’est développé à l’époque
Edo (c’est-à-dire entre 1615 et 1868) dans l’ancienne
Tokyo devenue capitale après Kyoto (on doit ce transfert
au shogun Toguwa Ieyasu) et qui émanait des commandes de
riches citadins se vouant au culte du beau et aux plaisirs de l’instant.
L’ukiyo reprend d’anciens éléments
bouddhistes et les détourne en ironisant sur la formule «monde
de douleur». Contrairement à la religion dont
il provient, mais en en conservant une certaine mélancolie,
il prône le plaisir et la contemplation. La vie humaine étant
selon lui éphémère et flottante, l’homme
doit s’adonner aux divertissements. C’est surtout en
peinture que l’ukiyo se répandit et en particulier
dans la fabrication d’estampes populaires, autrement appelées
ukiyo-e (images du monde flottant).
Cette exposition
est passionnante, mais on aurait aimé qu’elle situe
un peu mieux l’art du Monde flottant dans l’art japonais
en général, et s’intéresse davantage
aux bouleversements socio-économiques qui expliquent l’évolution
artistique de cette période. Mais sans doute faut-il s’en
remettre aux publications qui entourent cet événement
et en particulier au riche catalogue qui l’accompagne, pour
que les informations nous soient livrées avec précision.
Ce qui est regrettable. En effet, depuis un certain temps, les journaux
consacrés à l’art (les précieux Connaissance
des arts, Beaux-Arts) semblent servir de véritables
guides, ce qui leur permet d’offrir de denses pages bien illustrées,
mais semble obliger le visiteur à des dépenses supplémentaires
s’il veut sortir de là pleinement renseigné.
Les plaquettes affichées aux murs des salles sont un peu
trop succinctes ; et même si on apprécie les extraits
de poèmes ou de textes littéraires présentés,
ils le sont à la verticale, ce qui n’en facilite pas
la lecture au public occidental. Si les commentaires sont évasifs,
les œuvres présentées de manière chronologique
sont en revanche particulièrement belles et nombreuses.
Paravents
Une vingtaine
de paravents, le plus souvent anonymes, ouvrent le parcours, invitant
le spectateur dans un monde d’or, d’une richesse et
d’un raffinement rares.
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Anonyme
Beauté, à qui sont ces manches ?
XVIIe siècle
Paire de paravents à six volets (byôbu)
144,5 x 332 cm chacun
Couleurs sur papier
Musée Kôzu Kobunka, Kyôto |
Datant de la
première moitié du XVIIe siècle, ils étaient
commandés par l’aristocratie qui en meublait ses luxueux
palais. Ils décrivent des scènes de divertissement
(musiciens, danseurs, théâtre kabuki, « maisons
vertes »…) se déroulant dans de magnifiques
sites naturels. La somptuosité des décors représentés
n’a d’égal que celle de la facture des œuvres.
Tout est minutieux, très précis, les hommes et les
femmes, sans être individualisés par des traits particuliers,
portent des costumes très recherchés ; on les voit
en mouvement, chacun de leur pas suspendu par l’instant de
leur pose, leur chorégraphie ainsi éternisée.
Les personnages semblent flotter, suspendus dans des paysages où
terre et ciel ne se distinguent pas et se fondent presque en de
délicats aplats d’or imitant les nuages. Pas d’ombre.
On ne sait pas d’où vient la lumière, mais elle
irradie et repose avec douceur sur un peuple élu qui s’adonne
aux plaisirs des sens. Puis les représentations deviennent
plus abstraites ; arrêtons-nous sur les deux sublimes et étonnants
paravents intitulés Beauté, à qui sont
ces manches ? Le premier est encore très semblable aux
autres.
Constitué
de six volets – les trois-quarts occupés par un paysage
d’îles et d’arbustes aux tons chauds –,
il montre dans son extrémité droite deux femmes non
loin de leur kimono et s’adonnant à la lecture. Le
second est quant à lui d’une facture très originale,
moderne. Il ne comprend plus aucun personnage, mais présente
des kimonos posés sur des patères, tout cela dans
une formidable harmonie de tons et dans une composition très
élaborée. Ces deux œuvres sont inspirées
d’un poème ancien, de 905, qui présente la manche
comme un prolongement métaphorique du corps féminin
qui permettrait l’expression métonymique du sentiment
amoureux porté à une femme absente.
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Anonyme
Beauté, à qui sont ces manches ?
XVIIe siècle
Paire de paravents à six volets (byôbu)
144,5 x 332 cm chacun
Couleurs sur papier
Musée Kôzu Kobunka, Kyôto |
La femme
idéale
C’est
justement la femme qui devint par la suite l’objet de préoccupation
des artistes. Abandonnant les compositions de groupes, ils s’adonnèrent
au milieu du XVIIe siècle à décrire l’image
idéale qu’ils en ont, une silhouette fine, légère,
vaporeuse, maquillée avec soin. On observe ainsi une vingtaine
de panneaux, uniquement consacrés à la figure féminine.
Souvent verticaux, ils représentent l’idéal
féminin sur un fond uni qui contient parfois quelques signes
calligraphiés ; très proches les uns des autres, ils
sont quelquefois l’œuvre d’artistes connus, mais
encore souvent d’anonymes.

Torii
Kiyonaga
Représentations populaires des douze humeurs du temps
(Fûzoku jû ni tsui)La bourrasque
d’automne 1782-1783 - Estampe chûban
24,5 x 18 cm - Nishiki-e / Musée national des
Arts asiatiques - Guimet, Paris |
On
surnomme ces belles femmes les bijin. Les modèles
dont ils s’inspirent sont souvent des courtisanes ou
des prostituées. Les artistes les réalisent
en réaction à la société répressive
qui unit souvent des couples qui ne s’aiment pas et
qui, de ce fait, s’adonnent dans un romantisme noir
à la lecture d’histoires tragiques pour les femmes,
ou au plaisir des « maisons vertes » pour les
hommes.
Et c’est
là qu’apparaît l’ukiyo-e,
l’estampe. Ishikawa Moronobu (actif
entre 1658 et 1673) est considéré comme le fondateur
du genre. Ses premières gravures sur bois sont monochromes,
mais certaines sont rehaussées de couleurs posées
à la main. On doit la popularité de cet art
à Okumura Masanobu qui était
éditeur. Les commandes émanaient dorénavant
de riches marchands et se répandirent dans le peuple
en décorant entre autres des calendriers lunaires.
Mais le plus célèbre portraitiste de la femme
fut sans doute Torii Kiyonaga (1752-1815)
qui représenta également des acteurs de kabuki. |
Plus tard, les
sujets s’animent, la femme reste le sujet des œuvres
mais on la voit maintenant en action. D’influence occidentale,
la perspective entre dans l’histoire de l’art japonais.
Les artistes découvrent les points de fuite. La femme est
montrée chez elle, dans des architectures ; on la voit se
coiffant, jouant ou lavant ses enfants. Plus de cent cinquante estampes
la montrent sous toutes les coutures, à la toilette, en promenade,
se fardant. Un érotisme codé est à l’œuvre.
Chaque coiffure, chaque attitude a un sens. Les sentiments sont
décrits et lisibles pour ceux qui en ont les clefs.
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(à
gauche)
Kitagawa Utamaro,Femme se poudrant le cou
1795-1796
Ôban
36,9 x 25,4 cm
Nishiki-e
Musée national des Arts asiatiques- Guimet, Paris
(ci-dessous)
Katsukawa Shunshô
Images d’amour au fil des douze mois
(Kôshoku zue jûnikô)
1788
Estampe ôban
24,8 x 38,4 cm
Nishiki-e
Collection Sumisho, Tôkyô |
| L'érotisme
Mais au
XVIIIe siècle, les artistes qui décrivaient
la beauté idéale avec tellement de subtilité
se livraient également à la création
de rouleaux pornographiques. Le spectateur, au second étage
de l’exposition, découvre des scènes d’ébats
amoureux gravées sans pudibonderie aucune, dans la
plus grande liberté semble-t-il - bien qu’il
y ait eut une légère censure.
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C’est
avec humour que des créateurs comme Miyagwa Chôshun
ou Suziki Harunobu composent leurs shunga
ou «images de printemps». Contrairement à
l’occident, ces scènes sont exécutées
sans aucun arrière-plan de péché. Le bouddhisme
ne condamne pas la sexualité et les artistes la représentent
sans aucun tabou. L’exposition s’achève
sur des œuvres du milieu du XIXe siècle, alors que les
Occidentaux découvrent l’art japonais, l’exposition
universelle de 1867 les fait définitivement connaître
et l’estampe est sur son déclin (avant que Hokusai
et Hiroshige ne la renouvellent).
Nathalie
Meyer
(octobre
2004)
Nathalie
Meyer travaille dans l'édition et a entre autres
participé à la réalisation d'un ouvrage consacré
à la Critique hostile à Gauguin (Éditions
Jannink,
2003). Passionnée par l'histoire de l'art, elle pratique
la gravure. De formation littéraire, elle s'intéresse
notamment aux littératures slaves et russes du début
du XXe siècle et à la littérature française
de l'entre-deux-guerres.

http://www.rmn.fr/galeriesnationalesdugrandpalais/
http://www.rmn.fr/monde-flottant/index.html
http://www.musee-guimet.fr/
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