Momo
l'intégrale
L'Ecole des loisirs, 2004, collection Mouche
à partir de 5 ans

 

Un "héros" à leur image

Le petit diplodocus grognon créé par Nadja est un "personnage" à part entière, un original à l'humeur versatile, maussade ou inexplicablement joyeux, dans lequel les enfants retrouvent un peu d'eux-mêmes. Les trois aventures ici regroupées dans une intégrale se présentent comme des récits épurés, à l'image des illustrations, mais imprégnés d'un humour qui oscille entre absurde et cocasserie. On y lira la logique, les démesures et les idiosyncrasies de l'enfance, en particulier dans Momo ouvre un magasin, une suite d'échanges très amusants entre Momo et deux de ses camarades, ces derniers commentant ouvertement le stand (genre vide-grenier) que Momo installé sur la plage : un chewing-gum (sept dollars) un coquillage (4500 dollars) et une étoile de mer (380 000 dollars)... Les remarques des chalands potentiels sont à la fois naïves et pleines de bon sens, mais Momo campe sur ses positions et refuse tout marchandage ; dialogue de sourds habilement mis en scène, Momo ouvre un magasin dévoile le mauvais caractère du petit diplodocus et plonge le lecteur dans un univers qui se rapproche du théâtre de l'absurde et de l'incommunicabilité de Samuel Beckett ou d'Harold Pinter, avec l'humour en plus.

La banalité du quotidien, toujours dans la même veine, est exploitée dans Mais qu'est-ce qu'il a, Momo ? : "Momo est de mauvaise humeur. Il ne rit pas, il ne desserre pas les dents." Il passe alors son spleen sur son entourage puis, par dépit, se résout à se retirer du monde et part vivre en ermite sur une île déserte... "Pour réfléchir" ; "il réfléchit, réfléchit, réfléchit. Puis il s'endort. Quand il se réveille, il se sent tout drôle." Sa bonne humeur retrouvée semble incompréhensible aux autres car Momo le cyclothymique est passé d'un extrême à l'autre, de la déprime au bonheur : des extravagances existentielles que ses compagnons ne peuvent appréhender. Un processus profondément individuel et intime est ici décrit, qui rejoint l'expérience de chaque lecteur.

De même, dans le dernier récit, c'est l'ennui qui pousse Momo à se passionner pour la photographie : une lubie temporaire et volatile qui le plonge dans le désarroi en fin de journée, quand il découvre ses photos ratées ; mais Momo ne se laisse pas abattre et passe vite à autre chose !
Ces histoires, que d'aucuns jugeraient simplistes et prosaïques en surface, en disent long sur l'état d'esprit changeant et instable des enfants (et de nombre d'adultes) qui ne cessent, comme le diplodocus, d'explorer leur environnement, leurs sentiments ou leurs désirs, constamment en quête de nouvelles sensations et d'expériences (même si elles échouent), qui nourrissent leur curiosité. Momo est comme un miroir humoristique dans lequel le lecteur peut se lire, et les questionnements et les préoccupations que l'on trouve dans cet ouvrage sans concession rappellent parfois (mais dans un style tout autre) ceux de la petite grenouille philosophe de
Kazuo Iwamura.

B. Longre
(novembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

du même auteur
Le Menteur (Denoël Graphic, 2004)
Chien bleu (L'Ecole des loisirs , 2002)

http://www.ecoledesloisirs.fr