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Cioran
face à ses paradoxes
Après
l’excellent opuscule de George Balan, Emil Cioran
(éd. Josette Lyon) et le bruyant essai d’Alexandra
Laignel-Lavastine, Cioran, Eliade, Ionesco : l’oubli
du fascisme (P.U.F.), l’exégèse
cioranienne montre toute sa vitalité, toute sa croissance,
avec la parution de deux ouvrages sur l’écrivain roumain
Cioran (1911-1995), que l’on doit tous deux à Simona
Modreanu, maître de conférence à Iasi
et, par ailleurs, ancienne directrice du Centre Culturel Roumain
de Paris.
Le Dieu paradoxal de Cioran a de belles formes
de thèse volumineuse ; Simona Modreanu y étudie le
rapport, fort complexe, de Cioran avec Dieu - auquel il aurait aimé
croire, mais qu’il a pris comme cible privilégiée
de ses invectives désespérées et de sa verve
ironique. Cioran, au contraire, est un
léger vade-mecum cioranien dans la même veine que le
livre de George Balan, s’intéressant à la vie
de Cioran et à l’ensemble de son œuvre, ainsi
qu’à sa réception critique, dans une perspective
de présentation simple et claire aux néophytes que
n’auront pas repoussés les préjugés les
plus répandus sur l’auteur du Précis de
Décomposition : un “pessimiste”, un “nihiliste”,
un “suicidaire”... Simona Modreanu leur réserve
bien des surprises : “malgré les apparences d’une
lecture superficielle, l’œuvre de Cioran est un hommage
aux prestiges de la vie”, écrit-elle au sujet
de cet écrivain “hanté” par la mort, de
ce misanthrope loin d’être dépourvu d’humour.
| On
ne reprochera pas à Simona Modreanu de s’appuyer
sur sa thèse dans son livre général ; mais
traiter l’œuvre cioranienne - de son premier livre,
écrit en roumain à l’âge de 23 ans,
Sur les cimes du désespoir,
au dernier, Aveux et anathèmes,
écrit en français à l’âge de
76 ans - comme un tout informe dans lequel puiser, indifféremment
du contexte, comme au hasard d’une promenade, les citations
nécessaires à telle ou telle idée, voilà
qui reste discutable comme base de travail, même si Cioran
semble l’autoriser (pas d’évolution, à
ses yeux, dans son œuvre fragmentaire, dans sa pensée
émiettée), et même si la pratique est courante
dans l’exégèse cioranienne (c’est
d’ailleurs le mérite de George Balan que de respecter
la logique indépendante de chaque livre de Cioran). Simona
Modreanu pose honnêtement ses principes, sans toutefois
s’y emprisonner jamais : il y a bien disjonction, sur
le plan stylistique, reconnaît-elle au moins, entre le
“lyrisme absolu” de l’œuvre
écrite en langue roumaine (les six premiers livres de
Cioran) et le raffinement, les nuances, des livres écrits
en français (de 1949 à sa mort). |
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C’est
avec subtilité et pertinence que Simona Modreanu nous propose
son parcours dans l’œuvre cioranienne, qu’elle
explique à partir de Dieu, cette “figure suprême”
qui hante toujours Cioran et entraîne son désenchantement
universel - par Son absence ou par Sa déchéance. Fils
de pope et anti-chrétien, Cioran aura traversé l’existence
et ses tourments en compagnie des saints, des mystiques, des gnostiques,
voire des bouddhistes ; Simona Modreanu éclaire les dessous
de ces fréquentations, sans tomber dans l’impasse de
l’ironie, du paradoxal et d’un Cioran classé
“inclassable”, elle nous révèle
tout à la fois les tentations et les déceptions intimes
de l’écrivain face au religieux - à partir de
quoi elle applique sa grille de lecture aux grands thèmes
chers à Cioran : le temps, le suicide, l’histoire,
la mélancolie, la musique...
Comment écrire
sur un auteur qui se repaît dans les contradictions et qui
écrit : “tout commentaire d’une œuvre
est mauvais ou inutile, car tout ce qui n’est pas direct est
nul” ? Simona Modreanu relève le défi,
et force est de constater que, par-delà les besogneuses séries
de concepts qu’elle enchaîne, ses travaux aident considérablement
à la lecture des textes à composante religieuse de
Cioran, souvent abscons de par leur forme paradoxale : la critique
partage avec l’auteur une érudition et une capacité
de synthèse dynamique en matière de théologie
- qu’elle intègre, toujours de concert avec le “frénétique
amoureux de la futilité du mot” loué en
Cioran, dans un discours précis et vivant à l’enthousiasme
communicatif. Chez elle, Cioran, ironique et paradoxal par essence,
sort de tous les carcans qu’on lui veut imposer et retrouve
sa maudite et splendide incertitude : “Suis-je un sceptique
? Suis-je un flagellant ? - Je ne le saurai jamais, et c’est
tant mieux”.
Nicolas
Cavaillès
(janvier 2004)
Nicolas
Cavaillès, spécialiste de l'œuvre
de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature,
poursuit, après des études de lettres et de philosophie,
des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de
la création artistique (critique génétique).

voir
aussi
Ecrits franco-roumains
http://persoweb.francenet.fr/~languefr/asselaf/lettres20-18.htm
http://www.cioran.com
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