Le sombre inventaire mitterrandien en Afrique
La clémence des princes n’est souvent qu’une
politique
pour gagner l’affection des peuples.
La Rochefoucauld
C’est un Mitterrand manipulateur, stratège, intéressé,
n’aidant l’Afrique qu’à aider la France,
la France avant tout, c’est un Mitterrand bien peu humaniste
que dépeint sans détour Gaspard-Hubert Lonsi Koko,
lui-même membre du bureau fédéral du Parti Socialiste,
spécialiste des rapports Nord-Sud. Dans un essai largement
chronologique, enrichi d’analyses plus synthétiques
sur le néocolonialisme et sur son évolution, et de
quelques propositions pour l’avenir de l’Afrique, l’auteur
aplatit les volutes hypocrites de la politique française,
décompose des décennies d’exploitation louche
et d’immobilisme face à l’Afrique et ses tragédies,
depuis De Gaulle (et Foccard), la période mitterrandienne
ne faisant guère exception, avant que Chirac et, a priori,
Sarkozy, ne viennent aggraver les choses.
Devenu tiers-mondiste
pour manger l’extrême gauche, par anti-américanisme,
et par souci du standing international de la France, Mitterrand
suscite beaucoup d’espoirs en Afrique, lors de son élection
en 1981, notamment avec son vibrant discours de Cancun. Mais ces
espoirs sont vite déchus, dès 1982, avec la démission
de Jean-Pierre Cot, ministre de la Coopération et du Développement,
qui représentait au sein du gouvernement la volonté
de changement dans la donne africaine. Les lobbys pétrolier
et militaire, la volonté de conserver le « pré
carré », empêcheront pendant quatorze années
que l’aide française à l’Afrique soit
autre chose qu’une mascarade artificielle, hypocrite, de peu
d’effet à long terme.
Évoquant
souvent le Zaïre de son enfance et de ses proches, G.-H. Lonsi
Koko puise un peu dans ses propres souvenirs, et beaucoup dans son
propre ressentiment, donnant l’impression récurrente
d’avoir la dent un peu trop dure, mais la gravité de
l’enjeu justifie assurément, sinon quelques exagérations,
du moins des emportements, si naïfs paraissent-ils. Que peut-on
réellement mettre au compte de Mitterrand, par-delà
sa posture d’humaniste ? Sa forte implication en Afrique du
Sud, contre l’Apartheid, qui lui vaut d’être le
premier chef d’État invité par Mandela après
son élection ; quelques efforts contre la dette ; et la création
du dispositif militaire RECAMP (Renforcement des capacités
africaines du maintien de la paix). Bien peu de choses, aux yeux
de G.-H. Lonsi Koko, qui pointe par ailleurs du doigt, chez Mitterrand,
cette manière française de faire la leçon à
l’Afrique, et qui replace, non sans ironie, le destin catastrophique
de la plupart des pays d’Afrique dans un chapitre intitulé
« Le discours de La Baule », révélant
comment, en plaçant dans le renouveau démocratique
l’espoir de développement, Mitterrand a, par ce discours
prononcé en 1990, ouvert la voie au meilleur (de rares cas
de stabilité politique – Mali, Bénin, Ghana)
comme au pire (effondrement économique, coups d’états
répétés, guerres civiles – Rwanda, Liberia,
Côte d’Ivoire…) – ce dont Chirac tire la
terrible conclusion que la démocratie est un luxe, en Afrique.
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Sous
Mitterrand, l’échec de l’Afrique est
encore celui de la France. Mais, les grands discours étant
suivis d’une grande timidité sur le terrain,
les bonnes intentions étant vite dépassées
tant par les affaires troubles de France (Elf en premier
lieu) que par celles, souvent sanglantes, d’Afrique,
Mitterrand laisse filer les choses, et, après l’ultime
bourde de la dévaluation du franc CFA (capitulation
due à Balladur), il assiste à la fin d’un
rapport bilatéral franco-africain, tandis que le
continent s’ouvre à une internationalisation
croissante (Etats-Unis, Chine) ; Mitterrand l’Africain
finit dans une impasse, entouré de vieux dictateurs
pesants (Mobutu, Bongo), exprimant une vision obsolète
de l’Afrique, avec un humanisme de façade qui
ne convainc plus guère, qui pose seulement pour la
postérité, pour l’Histoire.
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Une fois effectué
ce parcours, G.-H. Lonsi Koko poursuit, dans le style fleuri et
généreux en grosses métaphores qui est le sien,
avec une sorte de « petit traité de néocolonialisme
mitterrandien » – ou comment consolider la dépendance
africaine envers la France : toujours agir discrètement,
sinon secrètement ; miser sur la culture, sur la francophonie
; se lier d’une amitié fidèle avec les puissants
; fermer les yeux, laisser notre « pompe à fric »,
le lobby pétrolier, agir à sa guise ; laisser son
indépendance brutale et scandaleuse à l’armée
(en fait, sur le plan militaire, Mitterrand semble dépossédé
de l’Afrique, l’armée continue à protéger
des dictateurs sans aider à la sécurité des
peuples, formant même les armées locales, jusqu’aux
désastres du type rwandais). Cette synthèse «
positive » est contrebalancée par l’étude
des dysfonctionnements du système : contradictions, complications
dues aux intérêts personnels des uns et des autres,
télescopages entre les ministères de la Francophonie,
de l’Action humanitaire et des Finances, et surtout l’armée.
Enfin, la quatrième
partie de Mitterrand l’Africain ?
voit l’auteur s’essayer lui-même à des
propositions pour « l’avenir de l’Afrique »
: que l’Afrique se prenne en main, qu’elle « ose
», qu’elle utilise au mieux son extraordinaire énergie,
qu’elle mise sur le panafricanisme et non sur la charité
internationale (qui l’infantilise, au seul profit de la maigre
conscience des riches), qu’elle combatte l’exclusion
ethnique et fasse l’effort d’instituer une armée
citoyenne (actuellement, l’armée est souvent au cœur
des violences, comme des divers trafics), qu’elle agisse vite
pour l’éducation et pour la santé (la jeunesse
constitue les deux tiers de la population africaine), et qu’elle
tire enfin profit des flux migratoires (il faut impliquer les Africains
de la diaspora dans l’avenir de l’Afrique) – tel
est l’avis, à bien des égards louable, de G.-H.
Lonsi Koko, par ailleurs auteur d’un essai intitulé
Un nouvel élan socialiste.
À l’heure
où la figure de Mitterrand est élevée au mythe,
il est bon de pas en laisser la critique aux mains d’opportunistes.
Dans la lignée du « droit d’inventaire »
jospiniste, G.-H. Lonsi Koko manifeste une certaine lucidité,
et, malgré quelques curieux excès stylistiques et
un épilogue raté, il vise juste, dans son portrait
d’un Mitterrand pluriel, mystérieux et contradictoire,
et très peu efficace. L’enfer est souvent pavé
de bonnes intentions, pourrait-on conclure à la lecture de
cet essai sur les expériences africaines de Mitterrand. –
Après quoi, si les bonnes intentions elles-mêmes font
défaut, l’enfer ne s’en plaindra pas : Chirac
n’a rien laissé de concret pour l’Afrique, et
Sarkozy annonce, au gré de son discours tristement fameux
de Dakar, tenu à l’été 2007, un néocolonialisme
renouvelé, « décomplexé » bien
sûr, au service de la France évidemment, et comme toujours
aux dépens dramatiques de l’Afrique. Nihil novi
sub sole.
Nicolas
Cavaillès
(novembre 2007)

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