Mitterrand l’Africain ?
Gaspard-Hubert Lonsi Koko

Éditions de l’Égrégore, 2007

 

 


Le sombre inventaire mitterrandien en Afrique


La clémence des princes n’est souvent qu’une politique
pour gagner l’affection des peuples.

La Rochefoucauld


C’est un Mitterrand manipulateur, stratège, intéressé, n’aidant l’Afrique qu’à aider la France, la France avant tout, c’est un Mitterrand bien peu humaniste que dépeint sans détour Gaspard-Hubert Lonsi Koko, lui-même membre du bureau fédéral du Parti Socialiste, spécialiste des rapports Nord-Sud. Dans un essai largement chronologique, enrichi d’analyses plus synthétiques sur le néocolonialisme et sur son évolution, et de quelques propositions pour l’avenir de l’Afrique, l’auteur aplatit les volutes hypocrites de la politique française, décompose des décennies d’exploitation louche et d’immobilisme face à l’Afrique et ses tragédies, depuis De Gaulle (et Foccard), la période mitterrandienne ne faisant guère exception, avant que Chirac et, a priori, Sarkozy, ne viennent aggraver les choses.

Devenu tiers-mondiste pour manger l’extrême gauche, par anti-américanisme, et par souci du standing international de la France, Mitterrand suscite beaucoup d’espoirs en Afrique, lors de son élection en 1981, notamment avec son vibrant discours de Cancun. Mais ces espoirs sont vite déchus, dès 1982, avec la démission de Jean-Pierre Cot, ministre de la Coopération et du Développement, qui représentait au sein du gouvernement la volonté de changement dans la donne africaine. Les lobbys pétrolier et militaire, la volonté de conserver le « pré carré », empêcheront pendant quatorze années que l’aide française à l’Afrique soit autre chose qu’une mascarade artificielle, hypocrite, de peu d’effet à long terme.

Évoquant souvent le Zaïre de son enfance et de ses proches, G.-H. Lonsi Koko puise un peu dans ses propres souvenirs, et beaucoup dans son propre ressentiment, donnant l’impression récurrente d’avoir la dent un peu trop dure, mais la gravité de l’enjeu justifie assurément, sinon quelques exagérations, du moins des emportements, si naïfs paraissent-ils. Que peut-on réellement mettre au compte de Mitterrand, par-delà sa posture d’humaniste ? Sa forte implication en Afrique du Sud, contre l’Apartheid, qui lui vaut d’être le premier chef d’État invité par Mandela après son élection ; quelques efforts contre la dette ; et la création du dispositif militaire RECAMP (Renforcement des capacités africaines du maintien de la paix). Bien peu de choses, aux yeux de G.-H. Lonsi Koko, qui pointe par ailleurs du doigt, chez Mitterrand, cette manière française de faire la leçon à l’Afrique, et qui replace, non sans ironie, le destin catastrophique de la plupart des pays d’Afrique dans un chapitre intitulé « Le discours de La Baule », révélant comment, en plaçant dans le renouveau démocratique l’espoir de développement, Mitterrand a, par ce discours prononcé en 1990, ouvert la voie au meilleur (de rares cas de stabilité politique – Mali, Bénin, Ghana) comme au pire (effondrement économique, coups d’états répétés, guerres civiles – Rwanda, Liberia, Côte d’Ivoire…) – ce dont Chirac tire la terrible conclusion que la démocratie est un luxe, en Afrique.

Sous Mitterrand, l’échec de l’Afrique est encore celui de la France. Mais, les grands discours étant suivis d’une grande timidité sur le terrain, les bonnes intentions étant vite dépassées tant par les affaires troubles de France (Elf en premier lieu) que par celles, souvent sanglantes, d’Afrique, Mitterrand laisse filer les choses, et, après l’ultime bourde de la dévaluation du franc CFA (capitulation due à Balladur), il assiste à la fin d’un rapport bilatéral franco-africain, tandis que le continent s’ouvre à une internationalisation croissante (Etats-Unis, Chine) ; Mitterrand l’Africain finit dans une impasse, entouré de vieux dictateurs pesants (Mobutu, Bongo), exprimant une vision obsolète de l’Afrique, avec un humanisme de façade qui ne convainc plus guère, qui pose seulement pour la postérité, pour l’Histoire.

Une fois effectué ce parcours, G.-H. Lonsi Koko poursuit, dans le style fleuri et généreux en grosses métaphores qui est le sien, avec une sorte de « petit traité de néocolonialisme mitterrandien » – ou comment consolider la dépendance africaine envers la France : toujours agir discrètement, sinon secrètement ; miser sur la culture, sur la francophonie ; se lier d’une amitié fidèle avec les puissants ; fermer les yeux, laisser notre « pompe à fric », le lobby pétrolier, agir à sa guise ; laisser son indépendance brutale et scandaleuse à l’armée (en fait, sur le plan militaire, Mitterrand semble dépossédé de l’Afrique, l’armée continue à protéger des dictateurs sans aider à la sécurité des peuples, formant même les armées locales, jusqu’aux désastres du type rwandais). Cette synthèse « positive » est contrebalancée par l’étude des dysfonctionnements du système : contradictions, complications dues aux intérêts personnels des uns et des autres, télescopages entre les ministères de la Francophonie, de l’Action humanitaire et des Finances, et surtout l’armée.

Enfin, la quatrième partie de Mitterrand l’Africain ? voit l’auteur s’essayer lui-même à des propositions pour « l’avenir de l’Afrique » : que l’Afrique se prenne en main, qu’elle « ose », qu’elle utilise au mieux son extraordinaire énergie, qu’elle mise sur le panafricanisme et non sur la charité internationale (qui l’infantilise, au seul profit de la maigre conscience des riches), qu’elle combatte l’exclusion ethnique et fasse l’effort d’instituer une armée citoyenne (actuellement, l’armée est souvent au cœur des violences, comme des divers trafics), qu’elle agisse vite pour l’éducation et pour la santé (la jeunesse constitue les deux tiers de la population africaine), et qu’elle tire enfin profit des flux migratoires (il faut impliquer les Africains de la diaspora dans l’avenir de l’Afrique) – tel est l’avis, à bien des égards louable, de G.-H. Lonsi Koko, par ailleurs auteur d’un essai intitulé Un nouvel élan socialiste.

À l’heure où la figure de Mitterrand est élevée au mythe, il est bon de pas en laisser la critique aux mains d’opportunistes. Dans la lignée du « droit d’inventaire » jospiniste, G.-H. Lonsi Koko manifeste une certaine lucidité, et, malgré quelques curieux excès stylistiques et un épilogue raté, il vise juste, dans son portrait d’un Mitterrand pluriel, mystérieux et contradictoire, et très peu efficace. L’enfer est souvent pavé de bonnes intentions, pourrait-on conclure à la lecture de cet essai sur les expériences africaines de Mitterrand. – Après quoi, si les bonnes intentions elles-mêmes font défaut, l’enfer ne s’en plaindra pas : Chirac n’a rien laissé de concret pour l’Afrique, et Sarkozy annonce, au gré de son discours tristement fameux de Dakar, tenu à l’été 2007, un néocolonialisme renouvelé, « décomplexé » bien sûr, au service de la France évidemment, et comme toujours aux dépens dramatiques de l’Afrique. Nihil novi sub sole.

Nicolas Cavaillès
(novembre 2007)

 

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