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De
l’essence des mythes ?
Et si le théâtre trouvait son essence
dans les mythes, dans la portée universelle, atemporelle
et paradoxalement impersonnelle qu’il rend visible ?
Le projet de la 64ème promotion de l’ENSATT est sans
doute ambitieux, mais peut-être nécessaire. C’est
avec sagesse que l’on “débute” par le dépouillement
minimaliste où affleure une vérité permanente
de l’être. Au risque pourtant, il est vrai, de façonner
un théâtre très intellectuel.
La mise en scène
de 3 Nô modernes de Mishima par Vincent Farasse (l’un
des étudiants comédiens) assume avec justesse le symbolisme
épuré de la forme traditionnelle japonaise du Nô,
tout en poussant les autres comédiens à puiser en
eux-mêmes un théâtre de sentiments vrais.
Le premier Nô transcrit l’histoire d’un enfant
devenu aveugle à la suite de bombardements. Parents biologiques
et parents adoptifs se déchirent, au bureau du conseil des
arbitrages familiaux, cet Oedipe moderne. La folie du jeune homme,
dont le cynisme l’apparente à une figure démoniaque,
renoue avec le Nô traditionnel. Une danse frénétique
au rythme de percussions stylise le caractère macabre du
jeune aveugle. La mise en scène, volontairement statique,
dévoile parfois des déplacements symétriques
collectifs encore par trop “nets”. La tension théâtrale
naît surtout d’écarts et de dérapages
où la force symbolique et poétique du texte doit transparaître.
Au dépouillement juste du décor et des êtres
l’on souhaiterait parfois que corresponde un “dépouillement”
technique des comédiens : une diction peut-être moins
“parfaite”, notamment, se laisserait davantage submergée
par la poésie universelle du texte. La vision hallucinée
du soleil couchant sur Tokyo, par le jeune aveugle, se transforme
en une vision apocalyptique du monde, reste de traumatisme des bombardements
des 6 et 9 août sur Hiroshima et Nagasaki. Il affleure dans
ce premier Nô une nécessité angoissante de se
débarrasser du syndrome post-guerre pour atteindre, par-delà
les rappels historiques, une éternité de l’être.
C’est
ce que propose le second Nô, “Le Tambourin
de soie”, histoire d’un vieux portier
(admirablement incarné par Ali Esmili) vouant un amour absolu
à une femme idéalisée (Mathilde Martineau).
Les formes traditionnelles de poétisation et de divinisation
de l’amour sont alors conviées : le vieil homme cultive
son “laurier” (symbole de la gloire poétique
de l’être aimé et résurgence d’un
amour lyrique du nom, comme Pétrarque à sa Laure tant
chantée) et envoie 100 lettres à sa bien-aimée
(évoquant la divinisation opérée, par l’écho
aux 100 noms possibles de Dieu, dans la religion musulmane). La
mise en scène souligne ici avec efficacité, par l’intermédiaire
d’une simple ligne grise, la barrière entre deux mondes
: monde superficiel du Japon capitaliste et monde éternel
du Japon traditionnel. L’univers concupiscent d’artistes
pervertis et pervers s’oppose violemment à la pureté
de l’amour platonique du vieil homme. La femme idéale
est entachée par ce monde actuel cruel, elle s’adonne
en fait à de sordides pulsions charnelles, que note, parfois
trop explicitement, la mise en scène : animalisation d’hommes
tartinés de rouge à lèvres ou corps évoquant
de manière insalubre l’acte sexuel, emblèmes
de la laideur morale moderne. Mishima écrivait d’ailleurs
: “L’argent et le matérialisme règnent
: le Japon moderne est laid.” La chanson d’Edith
Piaf, accompagnée d’un mime figuratif remarquablement
réalisé par Mathilde Martineau, nous plonge dans une
composition chorégraphiée qui rappelle l’importance
de la danse, du chant et de la voix dans le Nô ancestral.
Le troisième
et dernier Nô offre un épilogue poétique. Le
degré d’abstraction ainsi que la profondeur universelle,
mythique et poétique s’accentuent encore davantage.
L’histoire est celle d’Hanako, jeune geisha recueillie
par une artiste peintre, et devenue folle à force d’attendre
l’homme qu’elle aime, Yoshio. Lorsque Yoshio revient
enfin, l’artiste peintre redoute soudain avec démence
que sa vie par procuration ne cesse. Hanako incarne en effet le
Désir, qui se nourrit du manque, de l’absence, de ce
que Lacan nommait “La Chose”. Sans Désir - donc
sans Hanako pour la peintre, sans l’attente de Yoshio pour
Hanako - impossible de vivre. Yoshio arrive donc nécessairement
trop tard : son visage n’est plus “le seul visage
vivant” de l’être aimé, objet de désir,
mais une “tête de mort”, parmi d’autres,
selon les termes épurés d’Hanako.
Les 3 Nô
explorent ainsi trois phases de l’attente, révélatrice
de la condition humaine pour Mishima : attente de la Mort (pour
le jeune homme aveugle désespéré), attente
de l’Amour (pour le vieillard obnubilé par une femme
ethérée), attente de l’Attente même (pour
Hanako, qui en vit, ou en survit). Le théâtre lui-même,
grâce à ce projet, renoue avec une essence mythique,
et donc avec notre propre réalité, comme le disait
Günter Grass : “Car c’est ainsi que je conçois
les contes et les mythes : comme une partie, ou plus exactement
comme un double-fond, de notre réalité.”
(discours intitulé “Littérature et Mythe”).
Un bémol toutefois, et de taille, puisque le texte bascule
aussi ici, à force d’abstraction et de poétisation
de l’humain, vers un théâtre très littéraire,
qui risque de manquer le spectacle, et de manquer “les
vrais gens”.
Elise
Pavy
(octobre 2004)

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