Une matinée d’amour pur
Nouvelles choisies et traduites du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccatty
Gallimard, 2003

 

L’Amour sous toutes les coutures

Les sept nouvelles qui constituent ce recueil ont été écrites par Mishima à des périodes très différentes de sa vie, entre 1946 et 1965. Précisons : hormis Une matinée d’amour pur, le dernier texte paru en 1965, la période de création la plus faste de l’écrivain japonais, toutes les autres nouvelles proviennent des années 1946-1949 et sont donc des œuvres de jeunesse. Le fil rouge entre les sept textes est le thème de l’amour que Mishima aborde ici sous de nombreuses formes : premier amour, amour de la Nature, saphisme, adultère… Il dépeint également certains des sentiments et déviances qui accompagnent la passion amoureuse tels le sadisme, la nostalgie de retrouver une femme aimée des décennies plus tôt ou des jeux érotiques pervers utilisés par un couple vieillissant pour raviver leur amour.

Plusieurs textes se détachent particulièrement par leur maturité. C’est le cas d’Haruko où Mishima, comme il l’a souvent fait par la suite, décrit les fantasmes et les tourments d’un jeune homme encore vierge. Le narrateur de 19 ans se souvient de sa tante Haruko Sasaki qui a créé le scandale une dizaine d’années plus tôt en s’enfuyant avec le chauffeur de la famille ; depuis « ce nom avait tendance à s’attacher à tous mes souvenirs de honte. Aussi bien à une curiosité folle qu’à une vénération absurde du désir charnel. Et ce nom finit par incarner pour moi un tabou ou une formule magique. ». Devenue veuve de guerre, Haruko rentre chez elle accompagnée de sa belle-sœur Michiko, la sœur de son défunt mari. Le jeune homme va entamer une relation amoureuse avec sa tante tout en cherchant à travers elle à séduire Michiko. Il devient alors le jouet consentant des jeux troubles des deux femmes…

La nouvelle Une matinée d’amour pur est construite d’une manière originale : un couple approchant la cinquantaine, Ryôsuke et Reiko, s’embrasse avec la passion qui les unissait déjà 25 ans plus tôt. Si chacun utilise les habituels artifices (teinture de cheveux…) pour paraître plus jeune, on nous explique que ce couple emploie des méthodes plus ‘insolites’ pour sauvegarder leur amour. Dans la seconde partie, on assiste à l’interview de Takeshi Yamawaki, un jeune étudiant, qui détaille comment il s’est fait ‘draguer’ par une dame d’un certain âge dans une boîte de jazz…
Loin d’être le ‘fond de tiroir’ que l’on aurait pu redouter parmi l’œuvre prolifique de Mishima, ce recueil de nouvelles intéressera avant tout les admirateurs du grand écrivain japonais. Il donne une fois de plus la mesure du talent de ce maître qui sait si savamment doser cynisme, perversité et poésie.

Anne Weber
(octobre 2003)

Gallimard
http://www.gallimard.fr/

http://fabien.osmont.free.fr/mishima/mishfram.htm

http://www.vill.yamanakako.yamanashi.jp/bungaku/mishima/index-e.html