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Bal de fantômes
C’est
au pays enchanté du Romanesque que nous convie Jean-Pierre
Milovanoff, un pays de cocagne d’où l’on rapporte
des parfums de figuier, des lumières dorées de fin
d’après-midi, et le calme qui vient à l’heure
du crépuscule.
Et c’est au crépuscule de sa vie que Victorin Jouve,
dernier descendant d’une lignée merveilleuse et cruelle,
se confie, au rythme des visites d’un certain M. Milanoff
( !), auteur de "guides de voyages" et comme
lui "chasseurs d’histoires".
Infirme de naissance et conscient plus qu’un autre de l’impuissance
ressentie devant l’immobile défilement du temps, Victorin
entreprend de raconter, avant qu’elles ne tombent dans l’oubli,
les gloires et les déchéances de ses ancêtres.
Cloué depuis toujours sur une chaise roulante, il sait, dès
l’enfance, que « le présent ne [lui] suffit
pas » et qu’il devra rêver sa vie. Aussi
comme d’autres « s’étourdissent dans
l’action ou se gavent de sucreries » lui préfère
convoquer les morts car regrette-t-il « tous ces gens
qui m’ont précédé […] n’ont
pas toujours été très attentifs à la
vie brève qui était la leur […]. On les a vus
tirer leur révérence alors qu’ils n’avaient
pas donné le meilleur d’eux-mêmes sur la scène
de l’univers. »
Le fil du destin se tend lorsque Saturnin, funambule à ses
heures, prestidigitateur et ancien voleur de chevaux se marie avec
Blanche, amoureuse libérée, qui à la mort de
son époux «brise elle-même au maillet les
faunes moqueurs et les naïades » collectionnés
par le défunt. De leur union naît Baptistine, aveugle
à vingt ans, et charmée, dans la salle d’attente
d’un ophtalmologiste, par un importateur de réglisse
aux belles manières.
Installée en Turquie, « la belle ottomane »
donne naissance à Rosalie, grand-mère de Victorin
qui chérira l’infirme et lui donnera l’amour
que sa propre mère, dépressive, lui refuse.
Aidée de son fils Léonce, simple d’esprit sachant
parler aux abeilles et brocanteur reconnu, elle élèvera
Victorin et lui lèguera son optimisme en même temps
que ses souvenirs.
Si l’argument narratif peut paraître irritant et les
descriptions s’apparenter à du pittoresque
facile, le lecteur lentement fasciné, abandonne l’idée
qu’il s’agit d’une ultime saga familiale du type
« Dans un grand vent de fleurs » pour goûter
pleinement un texte riche en sensations.
Comme les villageois autrefois invités au banquet de Saturnin,
le lecteur est convié à un festin de mots, avec, pour
compagnons de ripaille, une foule de personnages esquissés
avec une habileté presque démoniaque ( ainsi le répétiteur
d’anglais de Blanche était « un Gallois aux
cheveux rouges qui déclamait des sonnets de Shakespeare en
dégustant des asperges »).
A l’instar
de ce bal de « fantômes », l’écriture
toujours spirituelle de Milovanoff passe avec grâce du lyrique
(« tout s’abolissait peu à peu dans une confuse
lumière que le crépuscule recouvrait d’une lente
averse de suie ») au ludique (« le hasard,
c’est la providence quand on a éteint la lumière
» ). Parfois allégorique (« le tohu-bohu
de la liberté empêchait de percevoir les feulements
de la bête immonde qui se nourrissait de frustrations
»), le texte ne se dépare cependant jamais d’un
humour discret qui escamote le ronflant des commémorations
ordinaires et transforme l’histoire d’un désenchantement
en fable lyrique.
La
mélancolie des innocents nous rend l’espoir
d’avoir un jour une vie qui ne se résume pas à
une maigre épitaphe gravée à la hâte
par un inconnu. Nous, gens ordinaires, nous soucions trop peu de
ces « ombres », qui, si nous daignions leur rendre la
justice du souvenir, nous feraient tenir debout, nous, pauvres infirmes
de la joie.
Anne
Pauly
(janvier 2003)

http://www.edition-grasset.fr
http://www.remue.net/cont/milovanoff.html
http://www.colline.fr/site/lexi2mil.htm
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