La mélancolie des innocents
roman

Grasset, 2002

 

Bal de fantômes

C’est au pays enchanté du Romanesque que nous convie Jean-Pierre Milovanoff, un pays de cocagne d’où l’on rapporte des parfums de figuier, des lumières dorées de fin d’après-midi, et le calme qui vient à l’heure du crépuscule.
Et c’est au crépuscule de sa vie que Victorin Jouve, dernier descendant d’une lignée merveilleuse et cruelle, se confie, au rythme des visites d’un certain M. Milanoff ( !), auteur de "guides de voyages" et comme lui "chasseurs d’histoires".
Infirme de naissance et conscient plus qu’un autre de l’impuissance ressentie devant l’immobile défilement du temps, Victorin entreprend de raconter, avant qu’elles ne tombent dans l’oubli, les gloires et les déchéances de ses ancêtres. Cloué depuis toujours sur une chaise roulante, il sait, dès l’enfance, que « le présent ne [lui] suffit pas » et qu’il devra rêver sa vie. Aussi comme d’autres « s’étourdissent dans l’action ou se gavent de sucreries » lui préfère convoquer les morts car regrette-t-il « tous ces gens qui m’ont précédé […] n’ont pas toujours été très attentifs à la vie brève qui était la leur […]. On les a vus tirer leur révérence alors qu’ils n’avaient pas donné le meilleur d’eux-mêmes sur la scène de l’univers. »
Le fil du destin se tend lorsque Saturnin, funambule à ses heures, prestidigitateur et ancien voleur de chevaux se marie avec Blanche, amoureuse libérée, qui à la mort de son époux «brise elle-même au maillet les faunes moqueurs et les naïades » collectionnés par le défunt. De leur union naît Baptistine, aveugle à vingt ans, et charmée, dans la salle d’attente d’un ophtalmologiste, par un importateur de réglisse aux belles manières.
Installée en Turquie, « la belle ottomane » donne naissance à Rosalie, grand-mère de Victorin qui chérira l’infirme et lui donnera l’amour que sa propre mère, dépressive, lui refuse.
Aidée de son fils Léonce, simple d’esprit sachant parler aux abeilles et brocanteur reconnu, elle élèvera Victorin et lui lèguera son optimisme en même temps que ses souvenirs.

Si l’argument narratif peut paraître irritant et les descriptions s’apparenter à du pittoresque
facile, le lecteur lentement fasciné, abandonne l’idée qu’il s’agit d’une ultime saga familiale du type « Dans un grand vent de fleurs » pour goûter pleinement un texte riche en sensations.
Comme les villageois autrefois invités au banquet de Saturnin, le lecteur est convié à un festin de mots, avec, pour compagnons de ripaille, une foule de personnages esquissés avec une habileté presque démoniaque ( ainsi le répétiteur d’anglais de Blanche était « un Gallois aux cheveux rouges qui déclamait des sonnets de Shakespeare en dégustant des asperges »).

A l’instar de ce bal de « fantômes », l’écriture toujours spirituelle de Milovanoff passe avec grâce du lyrique (« tout s’abolissait peu à peu dans une confuse lumière que le crépuscule recouvrait d’une lente averse de suie ») au ludique (« le hasard, c’est la providence quand on a éteint la lumière » ). Parfois allégorique (« le tohu-bohu de la liberté empêchait de percevoir les feulements de la bête immonde qui se nourrissait de frustrations »), le texte ne se dépare cependant jamais d’un humour discret qui escamote le ronflant des commémorations ordinaires et transforme l’histoire d’un désenchantement en fable lyrique.

La mélancolie des innocents nous rend l’espoir d’avoir un jour une vie qui ne se résume pas à une maigre épitaphe gravée à la hâte par un inconnu. Nous, gens ordinaires, nous soucions trop peu de ces « ombres », qui, si nous daignions leur rendre la justice du souvenir, nous feraient tenir debout, nous, pauvres infirmes de la joie.

Anne Pauly
(janvier 2003)

http://www.edition-grasset.fr

http://www.remue.net/cont/milovanoff.html

http://www.colline.fr/site/lexi2mil.htm