Middlesex
(Bloomsbury, 2002)
Prix Pulitzer 2003

Parution en France
L'Olivier, août 2003

Seuil, Points, juin 2004

 

Epopée du troisième sexe.

"Ainsi, depuis qu'un embrassement tenace les a unis l'un à l'autre, ils [Hermaphrodite et la Nymphe Salmacis] ne sont plus deux et pourtant ils conservent une double forme : on ne peut pas dire que ce soit là une femme ou un jeune homme; ils semblent n'avoir aucun sexe et les avoir tous les deux." (Ovide, Les Métamorphoses, Livre IV)

Middlesex, par l'auteur du célèbre Virgin Suicides, est un roman épique et foisonnant, une fresque de l'Amérique (des années 20 aux années 70) vue à travers les yeux d'un narrateur exceptionnel, nourri de mythologie grecque et familiale, lancé dans un monologue dense et réjouissant, un peu à la manière d'un William Boyd, et dans de longues digressions drolatiques, voire picaresques, oscillant entre le rire et les larmes, qui jamais ne lassent le lecteur ; en bref, Middlesex est à proprement parler irracontable et indéfiniment hybride, à l'image du narrateur, un (ou une ?) hermaphrodite, qui découvre sa "monstrueuse" dualité à l'âge de quatorze ans, après un début d'adolescence plutôt éprouvant ; un narrateur qui, dès les premières pages, s'excuse : "désolé si je suis parfois un peu homérique ; ça aussi, c'est génétique". Une remarque non négligeable car l'histoire suit avant tout les péripéties d'un gène mutant égaré, qui arrête sa course sur le cinquième chromosome de Cal/Calliope Stephanides et bouleverse à jamais son existence : Cal est "atteint" d'une forme d'hermaphrodisme rarissime, quasiment invisible à la naissance, mais qui se développe tout au long de l'enfance et de l'adolescence. Calliope n'est pas le fruit des amours d'Aphrodite et d'Hermès mais de Milton et Tessie, eux-mêmes les enfants d'émigrants grecs arrivés aux Etats-Unis au début des années vingt. Milton est né de l'union de Desdemona et Lefty Stephanides, qui ont quitté la ville de Smyrne en flammes en 1922 en tant que frère et soeur et arrivent quelques mois plus tard à Détroit, dans le Michigan en tant que mari et femme.

On suit avec un plaisir grandissant les aventures des grands-parents de Calliope (Lefty ouvre un speakeasy dans sa cave pour survivre durant la dépression et la prohibition, Desdemona qui, dans l'exil, a dû quitter ses vers à soie, trouve un emploi dans un étrange temple situé au beau milieu du quartier noir de Détroit où elle peut reprendre son activité), leur naïveté mais aussi leur capacité d'adaptation à ce nouveau pays et les terreurs de Desdemona, lorsqu'elle apprend que ses enfants à naître pourraient souffrir de la consanguinité de leurs parents, ce qu'elle considère comme un châtiment divin... L'on passe ensuite à Milton et Tessie (eux-mêmes cousins, mais très amoureux), les parents du narrateur, puis à Calliope elle-même, et enfin à Cal lui-même...

Dans de multiples entrevues parues dans des publications américaines (ce roman était très attendu après The Virgin Suicides, publié en 1993), le romancier explique sa fascination pour le phénomène de l'hermaphrodisme et la source de cette préoccupation : la lecture du livre de Michel Foucault reproduisant le journal d'Abel Barbin, né(e) Adélaïde Herculine Barbin, qui découvrit son hermaphrodisme à l'âge de vingt ans. Mais loin de tout voyeurisme malsain, la démarche de Jeffrey Eugenides consiste surtout à explorer, à travers le personnage de Cal, les notions de confusion sexuelle, de genre, d'identité (sociale, culturelle et générique) et de ses mutations et il pose la question essentielle de l'innée et de l'acquis : Cal a été élevé(e) comme une fille, mais cela signifie-t-il qu'il/elle doive renoncer à son identité masculine ? Son attirance pour le sexe féminin contredit-elle son éducation ? Contrairement à Abel Barbin, qui vécut dans une société moins tolérante et qui se suicida à l'âge de vingt-huit ans, Cal Stephanides parvient à concilier, après maintes épreuves, sa double nature, de même que ses grands-parents grecs, plongés dans le nouveau monde, ont réussi à concilier hellénisme et américanisme, assumant ainsi leur double identité culturelle. L'auteur dit aussi s'être librement inspiré de son histoire familiale et s'est longuement documenté tant d'un point de vue médical qu'historique.
Ainsi, presque dix ans après son premier roman (de la même façon que Donna Tartt), Jeffrey Eugenides (le bien né...) nous offre une oeuvre dense et mûrie, plus ambitieuse, en donnant vie un narrateur extraordinaire, un "je" composite (évitant ainsi l'obstacle fondamental ici du pronom — il, elle, ille ou el ? ) doté d'une mémoire génétique et d'une capacité à pénétrer (ou recréer ?) d'autres consciences.

L'écrivain nous emporte dans un étonnant roman protéiforme, tant du point de vue du style et du ton (on passe sans crier gare de l'épique au comique, du picaresque à l'intime) que de la multiplicité étourdissante des sujets abordés ; Jeffrey Eugenides nous convainc aussi de son habileté à donner la parole à des êtres masculins, féminins ou hybrides : il dit posséder "une imagination d'hermaphrodite", et le narrateur, Cal, à l'image des protagonistes des romans de Hari Kunzru (The Impressionist, à paraître en français) et de Marina Warner (The Leto Bundle), réceptacle de multiples métamorphoses, est façonné à l'image de son ingénieux créateur.

Blandine Longre
(mars 2003)

Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com

http://www.pulitzer.org/year/2003/fiction/

http://www.bombsite.com/eugenides/eugenides.html

http://www.isna.org/

http://www.pfc.org.uk/news/1998/johnjoan.htm

http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/ovideIV/lecture/6.htm