Epopée
du troisième sexe.
"Ainsi,
depuis qu'un embrassement tenace les a unis l'un à l'autre,
ils [Hermaphrodite et la Nymphe Salmacis] ne sont plus deux et pourtant
ils conservent une double forme : on ne peut pas dire que ce soit
là une femme ou un jeune homme; ils semblent n'avoir aucun
sexe et les avoir tous les deux." (Ovide,
Les Métamorphoses, Livre IV)
Middlesex,
par l'auteur du célèbre Virgin Suicides,
est un roman épique et foisonnant, une fresque de l'Amérique
(des années 20 aux années 70) vue à travers
les yeux d'un narrateur exceptionnel, nourri de mythologie grecque
et familiale, lancé dans un monologue dense et réjouissant,
un peu à la manière d'un William
Boyd, et dans de longues digressions drolatiques, voire
picaresques, oscillant entre le rire et les larmes, qui jamais ne
lassent le lecteur ; en bref, Middlesex
est à proprement parler irracontable et indéfiniment
hybride, à l'image du narrateur, un (ou une ?) hermaphrodite,
qui découvre sa "monstrueuse" dualité
à l'âge de quatorze ans, après un début
d'adolescence plutôt éprouvant ; un narrateur qui,
dès les premières pages, s'excuse : "désolé
si je suis parfois un peu homérique ; ça aussi, c'est
génétique". Une remarque non négligeable
car l'histoire suit avant tout les péripéties d'un
gène mutant égaré, qui arrête sa course
sur le cinquième chromosome de Cal/Calliope Stephanides et
bouleverse à jamais son existence : Cal est "atteint"
d'une forme d'hermaphrodisme rarissime, quasiment invisible à
la naissance, mais qui se développe tout au long de l'enfance
et de l'adolescence. Calliope n'est pas le fruit des amours d'Aphrodite
et d'Hermès mais de Milton et Tessie, eux-mêmes les
enfants d'émigrants grecs arrivés aux Etats-Unis au
début des années vingt. Milton est né de l'union
de Desdemona et Lefty Stephanides, qui ont quitté la ville
de Smyrne en flammes en 1922 en tant que frère et soeur et
arrivent quelques mois plus tard à Détroit, dans le
Michigan en tant que mari et femme.
| 
|
On
suit avec un plaisir grandissant les aventures des grands-parents
de Calliope (Lefty ouvre un speakeasy dans sa cave pour survivre
durant la dépression et la prohibition, Desdemona qui,
dans l'exil, a dû quitter ses vers à soie, trouve
un emploi dans un étrange temple situé au beau
milieu du quartier noir de Détroit où elle peut
reprendre son activité), leur naïveté mais
aussi leur capacité d'adaptation à ce nouveau
pays et les terreurs de Desdemona, lorsqu'elle apprend que
ses enfants à naître pourraient souffrir de la
consanguinité de leurs parents, ce qu'elle considère
comme un châtiment divin... L'on passe ensuite à
Milton et Tessie (eux-mêmes cousins, mais très
amoureux), les parents du narrateur, puis à Calliope
elle-même, et enfin à Cal lui-même... |
Dans de multiples
entrevues parues dans des publications américaines (ce roman
était très attendu après The Virgin
Suicides, publié en 1993), le romancier explique
sa fascination pour le phénomène de l'hermaphrodisme
et la source de cette préoccupation : la lecture du livre
de Michel Foucault reproduisant le
journal d'Abel Barbin, né(e) Adélaïde
Herculine Barbin, qui découvrit son hermaphrodisme à
l'âge de vingt ans. Mais loin de tout voyeurisme malsain,
la démarche de Jeffrey Eugenides consiste surtout à
explorer, à travers le personnage de Cal, les notions de
confusion sexuelle, de genre, d'identité (sociale, culturelle
et générique) et de ses mutations et il pose la question
essentielle de l'innée et de l'acquis : Cal a été
élevé(e) comme une fille, mais cela signifie-t-il
qu'il/elle doive renoncer à son identité masculine
? Son attirance pour le sexe féminin contredit-elle son éducation
? Contrairement à Abel Barbin, qui vécut dans une
société moins tolérante et qui se suicida à
l'âge de vingt-huit ans, Cal Stephanides parvient à
concilier, après maintes épreuves, sa double nature,
de même que ses grands-parents grecs, plongés dans
le nouveau monde, ont réussi à concilier hellénisme
et américanisme, assumant ainsi leur double identité
culturelle. L'auteur dit aussi s'être librement inspiré
de son histoire familiale et s'est longuement documenté tant
d'un point de vue médical qu'historique.
Ainsi,
presque dix ans après son premier roman (de la même
façon que Donna Tartt),
Jeffrey Eugenides (le bien né...) nous offre une oeuvre dense
et mûrie, plus ambitieuse, en donnant vie un narrateur extraordinaire,
un "je" composite (évitant ainsi l'obstacle fondamental
ici du pronom — il, elle, ille ou el ? ) doté d'une
mémoire génétique et d'une capacité
à pénétrer (ou recréer ?) d'autres consciences.
L'écrivain
nous emporte dans un étonnant roman protéiforme,
tant du point de vue du style et du ton (on passe sans crier
gare de l'épique au comique, du picaresque à
l'intime) que de la multiplicité étourdissante
des sujets abordés ; Jeffrey Eugenides nous convainc
aussi de son habileté à donner la parole à
des êtres masculins, féminins ou hybrides : il
dit posséder "une imagination d'hermaphrodite",
et le narrateur, Cal, à l'image des protagonistes des
romans de Hari Kunzru (The
Impressionist, à paraître en
français) et de Marina Warner (The
Leto Bundle), réceptacle de multiples
métamorphoses, est façonné à l'image
de son ingénieux créateur.
Blandine
Longre
(mars 2003) |
|

Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com
http://www.pulitzer.org/year/2003/fiction/
http://www.bombsite.com/eugenides/eugenides.html
http://www.isna.org/
http://www.pfc.org.uk/news/1998/johnjoan.htm
http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/ovideIV/lecture/6.htm
|