Panthéon
et fosse commune
Au cours d'une
oeuvre rare, Pierre Michon a chaque fois insufflé dans la
langue une densité et une présence telles qu'elles
renvoient la plupart des productions contemporaines à leur
innocuité risible. Vies Minuscules, Rimbaud le fils,
La Grande Beune, Abbés, etc. : la douzaine de récit
que propose sa bibliographie dessine une ligne de crête sans
failles. Aussi la parution de ce volume suscite un intérêt
particulier. L'auteur a lui-même sélectionné
ces textes parmi les entretiens qu'il a donnés en vingt ans
de « carrière ». Ils nous permettent d'approcher
un écrivain discret et de mieux percevoir la relation entre
sa pratique et la littérature.
« L'immense appétit que nous avons pour les biographies
naît d'un sentiment profond de l'égalité »,
lit-on sous la plume ironique de Baudelaire. L'auteur Michon a pris
forme dans les Vies Minuscules quand il parvint à
incorporer et subvertir notre littérature de biographies
en fusionnant des existences ordinaires aux mythes tintamarresques
qui les ont accompagnées. Cette soudaine entrée en
littérature, apprend-on, découle d'une biographie
incertaine : Pierre Michon, au sortir de ses études de lettres
fait vaguement du théâtre, lit beaucoup, rêve
de l'écriture comme d'une grâce que sa mise en oeuvre
menacerait. « Je me demandais comment j'allais sortir
de cette histoire » : les Vies minuscules et
les livres qui suivent forment la généalogie de cette
évasion. Les récits se tendent à ces quelques
moments qui nouent une existence et la transforment en destin :
« ce qui s'y joue sous des cieux vides, c'est ce qu'a
de minimalement sacré tout passage individuel sur terre [...]
Ces vies sont tangentes à l’absence de Dieu comme les
hagiographies l'étaient à sa toute présence.
» Antoine Peluchet, Joseph Roulin, le père Foucault
: l'écriture prolonge la nomination, arrache à la
fosse commune le corps de quelques êtres. Watteau, Rimbaud,
Van Gogh feront dans son oeuvre une apparition du même type,
au croisement de la vie ordinaire, du fantasme collectif sur le
« génie » et de la puissance créatrice.
Michon n'est
pas un héritier légitime en littérature : élevé
par ses grands-parents dans la campagne creusoise, son enfance rurale
« [le] fonde en indignité et en désir de
renverser cette indignité ». Ecrire deviendra
l'arme du renversement. L'école lui joue pour la première
fois les grandes orgues de la langue : un instituteur lit les premières
phrases de Salamnbô devant sa classe...« C'était
à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar...
». Un monde s'ouvre : « ça fait quand même
un drôle d'effet, à 9 ans sans savoir du tout de quoi
il s'agit, ni Hamilcar, ni Carthage, ni la littérature, ni
rien, d'entendre cette espèce de déferlement absolument
parfait. » Michon est un écrivain de « l'égalité
» dont parlait Baudelaire, un fils des mythologies de la démocratie
et de l'instruction publique qui s'invective en patois devant la
feuille blanche. Austérité d'une école de village,
maintien compassé d'un instituteur, Flaubert : l'intimidation
républicaine et l'ésotérisme d'une langue incomparable,
d'un « classicisme » en attente dans la mémoire
collective, provoquent chez le jeune garçon le sentiment
du sublime. Dès lors il poursuivra l'appropriation forcenée
d'un « grand style », seule à même de réaliser
l'ambition des Vies : « j'utilise la langue des anges
pour rendre compte [de] vies bousillées, pour les sauver».

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Défaut
inhérent à la forme : les questions se recoupant
d'un entretien à l'autre, le livre crée parfois
une impression de ressassement. Mais ce ressassement permet
de mieux cerner le point aveugle qui porte à écrire,
cette terrible nécessité travaillée par
le dérisoire. Ignorant la nature exacte de cette nécessité,
Michon reconnaît son attachement aux mythologies antiques
et romantiques de l'inspiration. Elles perpétuent sa
vision de l'écriture comme « lieu d'exposition
extrême à ce qui échappe aux hommes ».
Mais contrairement à ce qui a pu lui être reproché,
Michon reste un écrivain de la modernité (il
rappelle d'ailleurs à plusieurs reprises le rôle
qu'ont joué les théories d'avant-gardes –
de Bataille à Tel Quel - dans sa formation) : jamais
dupe de ses propres légendes, ses textes tirent leur
force du revers critique qui accompagne l'emphase. Il le sait
et l'affirme : son projet est d'un orgueil absurde pour une
littérature qu'aucun Dieu ne garantit. De là
cette tension unique qui caractérise son oeuvre, entre
« l'oraison et l'insulte, le saint et le minable,
l'Athénien et le Barbare ». Panthéon
et fosse commune. |
Côté
Panthéon, le livre forme un superbe défilé
d'auteurs, de Balzac (« une pile, un générateur,
une centrale thermonucléaire ») à Julien
Gracq (dont il loue « la candeur adamique de nommer !
»). Certains noms de certains pères impossibles reviennent
avec insistance. Michon rend un bel hommage à Flaubert dont
la drôlerie cruelle (un « Sade à l'usage
des petits enfants ») s'accompagne d'une violence inspirée
qui le sidère : « On ne peut pas s'en vouloir de
prêter voix à cela, qui est proprement la mort dans
le langage. ».Quoique grevé par les contraintes
et l'inégalité des entretiens, ce livre fait souvent
entendre la même faim rhétorique, la même obsession
d'une parole efficace, opératoire, qui sous tend ses récits.
La jubilation le saisit encore quand il évoque Faulkner,
Rimbaud (« nous sommes tous des pions dans la lignée
de ce petit casseur ») ou Beckett, ces énergumènes
« dont l'oeuvre a la prétention exorbitante de
mettre fin ». Mettre fin, effondrer la bibliothèque
sur laquelle l'oeuvre s'assoit : Pierre Michon joue ce jeu avec
rage. Ses livres exercent une fascination peu commune parce que
l'Auteur se piège sans cesse en personnage des Vies minuscules.
Et parce que c'est ainsi qu'Il est grand.
Jean-Baptiste
Monat
(décembre 2007)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.albin-michel.fr
http://www.editions-verdier.fr/v3/auteur-michon.html
http://remue.net/cont/michon.html
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