Le roi vient quand il veut
Pierre Michon

Albin Michel, 2007


 

Panthéon et fosse commune

Au cours d'une oeuvre rare, Pierre Michon a chaque fois insufflé dans la langue une densité et une présence telles qu'elles renvoient la plupart des productions contemporaines à leur innocuité risible. Vies Minuscules, Rimbaud le fils, La Grande Beune, Abbés, etc. : la douzaine de récit que propose sa bibliographie dessine une ligne de crête sans failles. Aussi la parution de ce volume suscite un intérêt particulier. L'auteur a lui-même sélectionné ces textes parmi les entretiens qu'il a donnés en vingt ans de « carrière ». Ils nous permettent d'approcher un écrivain discret et de mieux percevoir la relation entre sa pratique et la littérature.
« L'immense appétit que nous avons pour les biographies naît d'un sentiment profond de l'égalité », lit-on sous la plume ironique de Baudelaire. L'auteur Michon a pris forme dans les Vies Minuscules quand il parvint à incorporer et subvertir notre littérature de biographies en fusionnant des existences ordinaires aux mythes tintamarresques qui les ont accompagnées. Cette soudaine entrée en littérature, apprend-on, découle d'une biographie incertaine : Pierre Michon, au sortir de ses études de lettres fait vaguement du théâtre, lit beaucoup, rêve de l'écriture comme d'une grâce que sa mise en oeuvre menacerait. « Je me demandais comment j'allais sortir de cette histoire » : les Vies minuscules et les livres qui suivent forment la généalogie de cette évasion. Les récits se tendent à ces quelques moments qui nouent une existence et la transforment en destin : « ce qui s'y joue sous des cieux vides, c'est ce qu'a de minimalement sacré tout passage individuel sur terre [...] Ces vies sont tangentes à l’absence de Dieu comme les hagiographies l'étaient à sa toute présence. » Antoine Peluchet, Joseph Roulin, le père Foucault : l'écriture prolonge la nomination, arrache à la fosse commune le corps de quelques êtres. Watteau, Rimbaud, Van Gogh feront dans son oeuvre une apparition du même type, au croisement de la vie ordinaire, du fantasme collectif sur le « génie » et de la puissance créatrice.

Michon n'est pas un héritier légitime en littérature : élevé par ses grands-parents dans la campagne creusoise, son enfance rurale « [le] fonde en indignité et en désir de renverser cette indignité ». Ecrire deviendra l'arme du renversement. L'école lui joue pour la première fois les grandes orgues de la langue : un instituteur lit les premières phrases de Salamnbô devant sa classe...« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar... ». Un monde s'ouvre : « ça fait quand même un drôle d'effet, à 9 ans sans savoir du tout de quoi il s'agit, ni Hamilcar, ni Carthage, ni la littérature, ni rien, d'entendre cette espèce de déferlement absolument parfait. » Michon est un écrivain de « l'égalité » dont parlait Baudelaire, un fils des mythologies de la démocratie et de l'instruction publique qui s'invective en patois devant la feuille blanche. Austérité d'une école de village, maintien compassé d'un instituteur, Flaubert : l'intimidation républicaine et l'ésotérisme d'une langue incomparable, d'un « classicisme » en attente dans la mémoire collective, provoquent chez le jeune garçon le sentiment du sublime. Dès lors il poursuivra l'appropriation forcenée d'un « grand style », seule à même de réaliser l'ambition des Vies : « j'utilise la langue des anges pour rendre compte [de] vies bousillées, pour les sauver».


Défaut inhérent à la forme : les questions se recoupant d'un entretien à l'autre, le livre crée parfois une impression de ressassement. Mais ce ressassement permet de mieux cerner le point aveugle qui porte à écrire, cette terrible nécessité travaillée par le dérisoire. Ignorant la nature exacte de cette nécessité, Michon reconnaît son attachement aux mythologies antiques et romantiques de l'inspiration. Elles perpétuent sa vision de l'écriture comme « lieu d'exposition extrême à ce qui échappe aux hommes ». Mais contrairement à ce qui a pu lui être reproché, Michon reste un écrivain de la modernité (il rappelle d'ailleurs à plusieurs reprises le rôle qu'ont joué les théories d'avant-gardes – de Bataille à Tel Quel - dans sa formation) : jamais dupe de ses propres légendes, ses textes tirent leur force du revers critique qui accompagne l'emphase. Il le sait et l'affirme : son projet est d'un orgueil absurde pour une littérature qu'aucun Dieu ne garantit. De là cette tension unique qui caractérise son oeuvre, entre « l'oraison et l'insulte, le saint et le minable, l'Athénien et le Barbare ». Panthéon et fosse commune.

Côté Panthéon, le livre forme un superbe défilé d'auteurs, de Balzac (« une pile, un générateur, une centrale thermonucléaire ») à Julien Gracq (dont il loue « la candeur adamique de nommer ! »). Certains noms de certains pères impossibles reviennent avec insistance. Michon rend un bel hommage à Flaubert dont la drôlerie cruelle (un « Sade à l'usage des petits enfants ») s'accompagne d'une violence inspirée qui le sidère : « On ne peut pas s'en vouloir de prêter voix à cela, qui est proprement la mort dans le langage. ».Quoique grevé par les contraintes et l'inégalité des entretiens, ce livre fait souvent entendre la même faim rhétorique, la même obsession d'une parole efficace, opératoire, qui sous tend ses récits. La jubilation le saisit encore quand il évoque Faulkner, Rimbaud (« nous sommes tous des pions dans la lignée de ce petit casseur ») ou Beckett, ces énergumènes « dont l'oeuvre a la prétention exorbitante de mettre fin ». Mettre fin, effondrer la bibliothèque sur laquelle l'oeuvre s'assoit : Pierre Michon joue ce jeu avec rage. Ses livres exercent une fascination peu commune parce que l'Auteur se piège sans cesse en personnage des Vies minuscules. Et parce que c'est ainsi qu'Il est grand.

Jean-Baptiste Monat
(décembre 2007)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

 

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