Henri Michaux
d'Alfred Paquement

Éditions Gallimard, 2006

 

 

Par des traits

L’œuvre peint d’Henri Michaux constitue plus que le prolongement de sa production poétique : il est consubstantiel de son émergence et en épousera les ondulations, les égarements volontaires et les élans, des premiers textes de 1927 au dernier souffle de 1984.

Michaux ne fut pas « peintre », dans la mesure où ce vocable recouvre une dimension sociale, artiste, avec laquelle notre ascète composa rarement. Bien sûr, il sut être attentif au travail de ses contemporains et lui-même exposa à diverses reprises, dans de très prestigieuses galeries parisiennes. Mais à aucun moment le jeu de la reconnaissance par ses pairs n’infléchit l’orientation de sa quête. Puisés dans une solitude essentielle, au creux des plis, tantôt souverainement paisibles tantôt particulièrement remuants, de son infini intérieur, ses jets, ses éclats, ses fourmillements, ses brisures témoignent d’un bouillonnement créateur inégalable.

L’expérience picturale michalcienne participe d’un paradoxe troublant. Elle paraîtra de prime abord hermétique, inaccessible, tout entière fondée qu’elle est sur une démarche éminemment individuelle et sur une spontanéité sans cesse retrouvée. Pourtant, à la fréquenter, on s’aperçoit qu’elle est la plus communément partageable qui soit, puisqu’elle nous invite à une archéologie de notre savoir, de notre vision et de notre langage. Francis Bacon l’avait compris, qui y décelait une lucidité autrement supérieure au tachisme pollockien : « [Le pouvoir de suggestion de Michaux] est beaucoup plus grand », expliquait-il en 1962 à David Sylvester, «Parce que, en fin de compte, cette peinture s’efforce d’atteindre, par des voies détournées, à une nouvelle définition de la figure humaine […] – la figure d’un homme qui, en général, à l’air d’avancer, péniblement, à travers des gouffres ».

Comment alors ne pas interroger, comme s’ils étaient de nos lointains intimes, cet énigmatique « Prince de la couronne rompue » ou ces ectoplasmes surgis d’une nuit d’encre, aux visages distordus, brièvement tournés vers notre réel ? Comment ne pas être attiré par ces silhouettes grouillant en masse et dont on ignore si elles se livrent à un combat ou à une bacchanale ?

« Je ne veux apprendre que de moi, même si les sentiers ne sont pas visibles, pas tracés, ou n’en finissent pas, ou s’arrêtent soudain », confiait Michaux. Gardons-nous cependant, sous le coup de telles déclarations de principe, de le réduire à un autodidacte. Le terme sent trop le renfermé ; Michaux fut bien plus que cela. Il a simplement suivi à la lettre l’injonction de Lautréamont : « Reprends la route qui va où tu dors ». Le laps d’une vie, et par des traits, il s’est appliqué à redevenir un enfant.

Frédéric Saenen
(novembre 2006)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

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