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Par
des traits
L’œuvre
peint d’Henri Michaux constitue plus que le prolongement de
sa production poétique : il est consubstantiel de son émergence
et en épousera les ondulations, les égarements volontaires
et les élans, des premiers textes de 1927 au dernier souffle
de 1984.
Michaux ne fut
pas « peintre », dans la mesure où ce vocable
recouvre une dimension sociale, artiste, avec laquelle notre ascète
composa rarement. Bien sûr, il sut être attentif au
travail de ses contemporains et lui-même exposa à diverses
reprises, dans de très prestigieuses galeries parisiennes.
Mais à aucun moment le jeu de la reconnaissance par ses pairs
n’infléchit l’orientation de sa quête.
Puisés dans une solitude essentielle, au creux des plis,
tantôt souverainement paisibles tantôt particulièrement
remuants, de son infini intérieur, ses jets, ses éclats,
ses fourmillements, ses brisures témoignent d’un bouillonnement
créateur inégalable.
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L’expérience
picturale michalcienne participe d’un paradoxe troublant.
Elle paraîtra de prime abord hermétique, inaccessible,
tout entière fondée qu’elle est sur une
démarche éminemment individuelle et sur une
spontanéité sans cesse retrouvée. Pourtant,
à la fréquenter, on s’aperçoit
qu’elle est la plus communément partageable qui
soit, puisqu’elle nous invite à une archéologie
de notre savoir, de notre vision et de notre langage. Francis
Bacon l’avait compris, qui y décelait une lucidité
autrement supérieure au tachisme pollockien : «
[Le pouvoir de suggestion de Michaux] est beaucoup plus
grand », expliquait-il en 1962 à David Sylvester,
«Parce que, en fin de compte, cette peinture s’efforce
d’atteindre, par des voies détournées,
à une nouvelle définition de la figure humaine
[…] – la figure d’un homme qui, en général,
à l’air d’avancer, péniblement,
à travers des gouffres ». |
Comment alors
ne pas interroger, comme s’ils étaient de nos lointains
intimes, cet énigmatique « Prince de la couronne
rompue » ou ces ectoplasmes surgis d’une nuit d’encre,
aux visages distordus, brièvement tournés vers notre
réel ? Comment ne pas être attiré par ces silhouettes
grouillant en masse et dont on ignore si elles se livrent à
un combat ou à une bacchanale ?
«
Je ne veux apprendre que de moi, même si les sentiers ne sont
pas visibles, pas tracés, ou n’en finissent pas, ou
s’arrêtent soudain », confiait Michaux. Gardons-nous
cependant, sous le coup de telles déclarations de principe,
de le réduire à un autodidacte. Le terme sent trop
le renfermé ; Michaux fut bien plus que cela. Il a simplement
suivi à la lettre l’injonction de Lautréamont
: « Reprends la route qui va où tu dors ».
Le laps d’une vie, et par des traits, il s’est appliqué
à redevenir un enfant.
Frédéric
Saenen
(novembre 2006)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.gallimard.fr/
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